Par Dylla Gaelle Gateka 

Quand je suis arrivée en Europe, les premières fois que je rencontrais des personnes que je connaissais pas, pendant les présentations, on me demandait mes origines, je répondais toute contente et fière: “je viens du Burundi!” (je ne saurais pas vous dire exactement pourquoi je suis orgueilleuse quand il s’agit de dire d’où je viens, c’est difficile à expliquer, je le vis comme un privilège 🙂 … ne m’en voulez pas, c’est un petit kiffe à moi ?

De ma réponse dérive souvent deux types de réactions: ceux qui demandent: “le Burundi c’est où? C’est à côté du Nigeria ou de l’Afrique du Sud?” lol, puisque bien évidemment ce sont les seuls pays de l’Afrique noire qu’ils peuvent plus ou moins situer sur une carte ?
Et puis il y a l’autre catégorie, ceux qui disent: “Aaahhhnnn, tu viens du Burundi?” contents de voir un spécimen rare originaire de ce pays si lointain mais si proche dans leur imaginaire collectif. Et en ce moment précis en voyant leurs sourires malicieux, je vois la fatidique question arriver: “Excuse moi pour l’indiscrétion, mais tu es Hutu ou Tutsi?”
Avec un sourire embarrassé je réponds à la question et j’ajoute qu’au fond ce n’est pas si important de quelle ethnie je suis.

Les premières fois, la question me mettait très mal à l’aise – les burundais comprendront. Chez nous personne ne parle de ça à haute voix, tout le monde connait l’ethnie de tout le monde, mais l’argument est tabou (à ce propos, peut-être en parler ouvertement serait une façon de dédramatiser la chose, c’est comme la sexualité, vaut mieux en parler que subir les potentiels dangers! Mais bon ce n’est pas le propos du jour).

Un bon matin, il y a quelques mois, mon prof de statistiques donne l’énoncé d’un exercice: “Dans un petit pays d’Afrique appelé Burundi, habitent 2 ethnies aux caractéristiques bien définies. La première est composée par 85% de la population, ils sont petits de taille, plutôt costauds, agriculteurs. L’autre fait 15%, ils sont plutôt minces, éleveurs de vaches. Calculer la probabilité d’avoir…”
Et il ajoute avec nonchalance que par ailleurs les deux ethnies n’ont jamais eu une cohabitation facile, que le dernier conflit a fait 300,000 morts seulement en 1993 et plus de deux décennies de guerre sanglante…

Pendant qu’il disait ça, pour quelques secondes mon cœur s’est arrêté de battre, j’ai senti les larmes monter aux yeux, pour la première fois de ma vie j’ai eu honte de mon pays.
Veuillez bien me comprendre, je n’avais pas honte de l’image que les autres ont de nous, mais de ce que NOUS nous avons fait pour donner cette image.

Je me suis rappelée de mes camarades de classe orphelins de guerre avec qui j’ai grandi, des milliers d’enfants grandis littéralement dans la rue à cause d’un stupide conflit entre frères. Je me suis rappelée des pères qui n’ont même pas eu le temps de pleurer leurs fils et de toutes ces mères qui n’ont pas pu enterrer le fruit de leurs entrailles.

En 1993, ceux de ma génération étaient trop petits pour voir ces horreurs mais on nous a raconté des cadavres qui flottaient dans les rivières, des maisons et magasins brûlés, des routes, usines et écoles détruites, des familles dévastées pour toujours … le futur de tout un peuple parti en fumée!

A un certain moment j’ai levé la main (avec la gorge sèche) pour dire qu’en fait ces caractéristiques n’étaient pas si nettes que ça, qu’il y a des hutus élancés et des tutsis agriculteurs … et qu’en réalité ce sont des caractéristiques mis en évidence par les belges pour semer la haine au Burundi et au Rwanda. J’essayais désespérément de sauver le peu de dignité qu’il y avait encore à sauver, mais au fond j’avais terriblement honte.

Comment on en est arrivé là? Mais surtout comment encore aujourd’hui on est prêt à le refaire! C’est ça la chose absurde que j’ai vraiment du mal à comprendre!
Avant c’était Hutu Vs Tutsi et puis Bururi Vs Mwaro, et puis encore Parti politique A Vs Parti politique B , plus tard Parti Politique Nyakuri Vs Parti politique Non-Nyakuri, maintenant on est arrivé à baRukoti Vs Population civile! What the F***?!?

Qu’est-ce qu’il nous faut encore pour comprendre que la guerre ne profite à personne?

Vous vous demandez surement pourquoi j’ai voulu vous partager cette histoire, c’est simplement parce que je ne veux pas que mes enfants (et les vôtres) dans 20 ans, sur un banc universitaire apprennent que le Burundi, une fois le pays du lait et du miel, le cœur de l’Afrique, le pays des mille et une collines, est devenu le pays du sang.
J’aimerais qu’ils apprennent que leur pays a connu une vilaine période dans son histoire (comme ça arrive à tous les pays) mais qu’il a su se relever avec dignité et s’est remis debout plus fort que jamais! C’est mon rêve, et celui de beaucoup d’entre nous. Ensemble on peut le réaliser! En commençant peut être par les élections de cette année…

U may say #ImaDreamer but #ImNotTheOnlyOne ?

Et comme disait Martin Luther King: “Nous devons apprendre à vivre ensemble comme des frères, sinon nous allons mourir tous ensemble comme des idiots.”

(Source de l’image: care.org)

Dylla Gaelle vit et étudie à Verone en Italie