En 1956, l’administrateur britannique Eric Lanning et Gervase Matthew, prêtre catholique et professeur à l’Université d’Oxford, font une découverte surprenante dans le sud-ouest ougandais, sur les rives du Lac Albert. En effectuant des travaux archéologiques, ils tombent nez à nez sur ce qui peut être considéré aujourd’hui comme les dernières traces du puissant mais éphémère empire des Bacwezi, le Kitara.

Les fouilles effectuées sur le site de Bigo, Ntusi et Munsa révèlent l’existence d’un étonnant système de fortifications datant du XIIIe siècle ap. J-C. Ces impressionnantes constructions de nature circulaire auraient, semble-t-il, servi de système de défense pour la centaine d’hommes et le millier de bovins qui y cohabitaient. La recherche a permis également de mettre la main sur de multiples objets d’art qui attestent le degré de raffinement de la civilisation cwezi.

Les découvertes de Manning et Matthew confirment les propos tenus par Rumanyika, le souverain légendaire du Karagwe, et recueillis par le célèbre explorateur Speke en 1862. Selon les dires de Rumanyika, ses ancêtres Bacwezi auraient occupé un vaste empire, appelé Kitara, s’étendant du Bunyoro à la partie la plus septentrionale du Karagwe. Certains auteurs tels que Julien Gorju ne manquent pas de souligner la présence d’éléments cwezi dans la culture du Buha, du Burundi, du Rwanda, du Bushi, mais également dans les confins du Bunyamwezi au centre de la Tanzanie.

C’est dans les plaines rocailleuses et désertiques de l’ancien royaume de Koush (actuellement Soudan), le long du fleuve Nil, que l’épopée cwezi prend son envol. Les Bacwezi, à l’instar d’autres peuples nilotiques, sont des pasteurs semi-nomades. Ils se spécialisent dans le travail de vannerie, la forge, la poterie, le commerce du sel et l’agriculture – spécialement la culture céréalière. L’organisation sociale des Bacwezi est basée essentiellement sur le clan et sur la gestion partagée des ressources pastorales. Ces clans sont reliés par des liens de sang mais également par des contrats de location de bétail de nature clientéliste. Habitués aux razzias et au vol de bétail, les chefs de clans Bacwezi ont développé des stratégies de défense, ce qui en fait de redoutables ennemis.

Entre le XVIe siècle et le XIIe av. J-C, l’occupation paisible du Nil par les Bacwezi est perturbée par les visées expansionnistes de son voisin égyptien. Les armées du grand empire égyptien, sous le commandement d’Ahmosis Ier, décident d’attaquer Koush, le royaume des nilotes. Forte de son organisation et de son armement de pointe, l’armée égyptienne conquiert la capitale koushite, Kerma. Koush devient une province égyptienne. Surnommés Abiru ou Habiru (apr.w) par les nouveaux maîtres du Nil, les peuples nilotiques sont soumis à l’esclavage et au travail forcé.

Au Xe siècle, suite à l’éclatement de l’Empire d’Égypte, Koush recouvre son indépendance. En 760 av. J-C, Kachta, le souverain de Koush, profitant du chaos qui règne dans la Basse-Égypte, décide de prendre sa revanche. Victorieux, les anciens Abiru inaugurent la XXVe dynastie des pharaons noirs d’Égypte. En 663 av. J-C, l’invasion des assyriens met fin à l’aventure des koushites. Ils sont repoussés vers le sud, à Méroé, où ils fondent un nouveau royaume. En l’an 350 ap. J-C, le royaume de Méroé est envahi par les puissantes armées du roi chrétien d’Aksoum Ezana causant la chute de Koush.

Après une période de prospérité et de paix relative, Aksoum subit, à son tour, une série de calamités qui précipitent la chute de ce royaume chrétien. Les historiens notent l’apparition, au XIIIe siècle ap. J-C, d’une période de sécheresse d’une brutalité sans précédent et entrainant des famines endémiques. Une épidémie d’épizootie s’abat sur le bétail, la principale richesse de la région. Une grande partie des peuples nilotes notamment les Nuers, Dinka et Acholi décident d’émigrer vers le Bahr al Ghazal soudanais. Les Bacwezi dont les Bahima, Bashambo, Basongora choisissent les plateaux verdoyants des Grands-Lacs.

À cette époque, le Bunyoro fait partie d’un éclatement de chefferies sous le joug d’une dynastie décadente, les Batembuzi. L’influence tembuzi s’étend de l’Ouganda, au Bushi, au Rwanda et le Burundi. Isaza, vieux roi tembuzi du Bunyoro, cède rapidement face à l’avancée des hordes cwezi vêtus de peaux de léopards et conduits par Ndahura, le muhima, chef suprême des Bacwezi. À partir du Bunyoro, Ndahura crée le Kitara. En 1344 ap. J-C, c’est un puissant empire très vaste qui couvre l’ouest du Buganda, le Tooro, Kigezi, Nkore, le Kiziba, le Karagwe, une partie du nord-est du Rwanda et une partie du Kenya occidental.

Socialement, les Bacwezi introduisent, au Kitara, l’ubugabire, le modèle clientéliste d’échange de bétail. Progressivement, une aristocratie d’origine hima s’impose au détriment d’anciennes familles Basita. Ils construisent d’imposants édifices autour des capitales royales notamment les fortifications de Bigo Bya Mugenyi, Ntusi et Buyaga. Enfin, les Bacwezi convertissent les autochtones Banyoro à la culture monothéiste. Le culte de Ryangombe et l’intercession des médiums emandwa/imandwa se répand dans toute la région des Grands-Lacs. Le tambour taillé dans l’écorce des bois sacrés (Ingoma) devient le symbole des dynasties cwezi et accompagne désormais les pas de l’empereur du Kitara, le Mukama.

En 1377 ap. J-C, lors d’une expédition en Ihangiro au Bukoba (actuellement en Tanzanie), les armées cwezi subissent une cuisante défaite. Selon les sources orales, Ndahura aurait disparu humilié par cet échec militaire. Cet événement annonce le début d’une longue agonie et le déclin du Kitara. Des périodes de  sécheresses et d’épidémies frappent l’empire. Des voleurs de bétail venus du Rwanda et du Burundi attaquent les troupeaux royaux de Wamara, nouveau Mukama du Kitara et fils de Ndahura. Le prince Mugenyi perd sa vache sacrée Bihogo, sombre dans la dépression et menace de se suicider. Enfin, le coup de grâce est asséné par les Luo du clan des Babito qui attaquent le Bunyoro vers le XVe siècle ap. J-C. Vaincus, les Bacwezi sous les ordres de Ruhinda, fils de Wamara, décident de se replier vers le sud dans les contrées montagneuses de Nkore et de Karagwe.

La retraite vers Karagwe ne met pas un terme aux ambitions expansionnistes de Ruhinda. Celui-ci lance une offensive contre les royaumes voisins et déloge les derniers chefs tembuzi du sud jusqu’ici épargnés par les archers cwezi. Ruhinda rajoute à ses conquêtes le Kyamutwara, l’Ihangiro et le Buzinza. L’empire s’étale également dans les contrées rengwe. La dynastie hinda met la main sur les possessions du Gisaka, Bugesera et Rwanda. À partir du Buha, les Bahinda envahissent le Burundi et font proclamer à Nkoma, Rushatsi, Ntare Ier Mwami du Burundi.

Références:

  • CHRÉTIEN, J.P., L’invention de l’Afrique des Grands lacs : une histoire du XXe siècle, Karthala, Paris, 2010, à la p.210-258. 
  • KI-ZERBO, J., Histoire générale de l’Afrique, volume IV, Éditions Unesco, Paris, 2000, à la p. 539-567.

Par  Joe-Christ Ndorere

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