(Cliquez ici pour lire la 1ère partie)

Je n’oublierai jamais cette soirée. Je le voyais de dos en entrant dans le restaurant. Il lui tenait la main et lui chuchotait des choses qui la faisaient rire. Elle était rayonnante dans sa robe rouge et heureuse comme une femme aimée pouvait l’être. Et là, il s’est retourné en m’entendant s’approcher de leur table. J’ai failli tomber. Je voulais que la terre m’engloutisse sur place. J’avais le souffle coupé et les mains moites en le saluant. Lui, il n’a pas cillé; seule une petite lueur d’étonnement est passée furtivement dans ses yeux. Après, il est redevenu normal. Toute la soirée, il a fait semblant de ne pas me connaître.

C’était le père de mon ex-petit copain et ami de mon père. Sa famille vivait en Belgique. Il avait 60 ans et ses fils avaient le même âge qu’Ella et moi. Sa femme et lui allaient fêter en grande pompe leurs 25 ans de mariage. C’était le couple le plus amoureux que je n’avais jamais vu. A 60 ans passés, ils s’appelaient toujours chéri, se tenaient la main en public, leur couple respirait le bonheur et l’amour. Toute petite, je voulais que le couple que je formais avec leur fils ressemble au leur.

Qu’elle fut longue, cette soirée! J’essayais de sourire, de parler mais ce qui se passait devant moi me donnait la nausée. Je priais pour que nous ayons un petit moment tous les deux, Ella et moi, afin de lui demander ce qu’elle savait sur ce type. Ah, non! Il l’a collée toute la soirée allant jusqu’à l’accompagner aux toilettes. Il affichait un sourire de victoire. Ils n’arrêtaient pas de se bécoter, de se toucher, de rire de tout. J’ai vraiment tenu la chandelle. Au bout d’une heure, j’ai prétexté un rendez-vous inattendu et urgent pour m’éclipser. Ella semblait déçue que je ne reste pas longtemps mais lui, il était aussi soulagé que moi. L’air commençait à me manquer. Il fallait que je parte avant d’étouffer. J’y ai pensé toute la nuit mais avant de faire quoi que ce soit, je voulais savoir ce qu’Ella savait réellement sur lui.

C’était mal connaître son prince charmant. Pendant cinq mois, je n’ai pas pu la voir. Ils étaient toujours partis en weekend ou il venait avec elle à nos rendez vous. C’était exaspérant mais j’ai tenu bon. Enfin, il y a eu l’anniversaire d’Ella où il n’a pas pu se libérer. Il y avait une bonne ambiance, l’alcool coulait à flot et le service était assuré par un traiteur et un groupe de serveurs. Ella était aux anges. La fête était réussie même si elle était un peu déçue par l’absence de son amour. J’ai décidé d’éclaircir un peu cette histoire.
« Maintenant que tu m’as présenté ton amour, est-ce que tu ne me dirais pas quelque chose sur lui à part la voiture, les cadeaux ou la maison ? » lui demandai-je en l’entrainant dehors dans un endroit un peu calme. Elle m’a souri: « Genre, tu veux savoir s’il est marié ou divorcé ? ». J’ai acquiescé de la tête. « Il est veuf. Sa femme et son fils sont morts dans un accident de voiture il y a cinq ans. Il m’a dit que je lui avais redonné goût à la vie. Tu aurais vu quand nous nous sommes rencontrés. Il était vieux, triste et amer. Maintenant, il est jeune et heureux. » Je restai coi. « Tu t’entends parler ? Tu crois vraiment à cette histoire ? ». Elle me fixa hautainement: « Nous nous aimons. C’est tout ce qu’il y a à savoir » et elle me laissa là.

J’avalai verre sur verre, submergée par la colère, assaillie par mille et une questions. Ils allaient se marier en plus, appris-je au cours de la soirée. Les préparatifs étaient en cours. A la fin de la soirée, j’étais assez soûle pour faire n’importe quoi. Alors, je lui ai tout révélé: sa famille qui vit en Belgique: sa femme et ses trois fils, mes liens avec lui, leur fête de 25 ans de mariage. Tout sans rien laisser. In vino veritas. Elle a hurlé: « Tu mens! Tu mens! Tu étais la seule copine qui me restait! Toi, aussi, tu veux me le prendre! Mon Marc! Mon Marc ne me ferait jamais une chose pareille! Il est honnête et gentil! » Elle me frappa, me poussa pour sortir de leur maison: « Va t’en, va t’en!….Sors de chez moi. Je ne veux plus jamais te voir. Menteuse. Jalouse. Hypocrite. Envieuse. Un homme m’aime, et alors? Il est vieux, et alors? » Elle s’arrêta et me regarda avec fierté: « De toutes les façons, je suis enceinte. Je vais voir qui va gagner entre la vieille et moi. » Je lui répondis: « Il ne s’appelle pas Marc. Il s’appelle Gonzague. » Je me levai et ramassai mon sac avant qu’elle ne revienne à la charge.

(Fin de la 2ème partie. Cliquez ici pour lire la troisième partie)

(Source de l’image: hyperallergic.com)