Son sourire béat remplit son visage. Elle m’a reconnue. Elle vient me tirer par ses mains frêles et nous courons à travers ces longs couloirs qui résonnent pour s’asseoir sous son arbre préféré. Aujourd’hui, c’est un jour « bon ». Les médecins nous ont informé: « Cela fait cinq jours qu’elle est calme. Vous pouvez venir ». Elle est rayonnante et rit tout le temps. Nous nous étendons sur l’herbe et nous fixons le ciel. Elle souffle vers le ciel et s’extasie quand les nuages passent. « Regarde, j’ai soufflé et les nuages se sont déplacés. Je suis magique. » Je souris. Sa mère nous rejoint et tente de lui montrer le bébé. Elle le scrute un moment puis s’en va. Elle n’est pas intéressée. Sa mère pousse un soupir et s’éloigne.

Alors, elle se relève, se secoue et enlève chaque brin d’herbe accroché dans ses cheveux. Elle commence à marcher en tapant du pied sur le sol comme les enfants. Cela l’amuse. Elle appelle ses amis pour nous les présenter encore.
Anna, avec sa couronne de feuilles sur la tête, parle tout le temps. Ce qu’elle dit est inintelligible mais mon amie a l’air de saisir quelque chose. Elle ne cesse de hocher la tête et Anna augmente encore le rythme de la parole.
Et puis il y a Paul, un garçon qui court derrière chaque insecte volant en essayant de l’attraper. Il grimace et se tape la tête avec les mains quand il ne réussit pas.
Ils forment un trio à part. Ils vivent dans leur monde. Ils sautent, gambadent, crient, ils nous tirent les cheveux, examinent le bébé puis chacun retourne à ses lubies: parler tout le temps, être magique et poursuivre les libellules.

Mon amie s’appelle Ella et elle est devenue folle. Ce mot est lourd de sens mais je ne sais pas quel terme utiliser. Il y a un an, sa vie entière avec toutes ces certitudes a basculé.

Je suis rentrée au Burundi, cela fait maintenant 3 ans. Après avoir parcouru le monde, j’en ai eu marre de ne pas être stable. Quand je suis arrivée, Ella est tout de suite entrée en contact avec moi. C’était ma copine d’enfance et nous avions fait les 400 coups ensemble. Nous formions un duo inséparable. Elle est tout un paradoxe. Elle a toujours été belle, franche et têtue mais tellement romantique qu’elle en paraissait bête et naïve. Son objectif absolu: se marier à l’âge de 20 ans avec un mec beau et riche, avoir deux enfants et vivre en paix entourée de sa petite famille. Son rêve me faisait rire énormément. A chaque fois qu’elle m’en parlait, je me moquais d’elle. Elle haussait les épaules: « Au moins, j’ai un rêve et un but. Toi, tu ne sais même pas ce que tu veux devenir entre journaliste, pilote, avocate, médecin. Moi, au moins je suis fixée. » Un jour où je la taquinais encore sur cela, elle me rétorqua: « Je compte sur mon capital beauté ma cocotte. Toi, tu n’es pas belle mais sympathique c’est pour cela que tu dois travailler. » J’étais vexée et je l’ai insultée. Sa franchise pouvait parfois être vraiment blessante. Nous avons passé un an sans se parler mais notre amitié a fini par triompher.

Cela faisait quelques années qu’elle avait fêté ses 20 ans et pas de mariage à l’horizon. Elle allait de déception en déception. Même si je vivais à 8000 km de chez elle, j’avais le compte rendu de toutes ses rencontres et ses échecs grâce aux réseaux sociaux. Combien de nuits blanches ai-je passé à la réconforter et à lui dire que peut-être le prochain sera le bon? Combien de fois je lui ai conseillé de prendre le temps de connaître son partenaire? Elle ne voulait pas entendre raison. Elle continuait à courir derrière son rêve arguant qu’« une vie réussie était un rêve de jeunesse réalisé ». Je la rassurais en lui répondant qu’elle avait encore toute la vie devant elle pour réaliser son rêve. Elle avait décidé que ce serait comme ça et c’était ainsi. Plus têtue qu’une chèvre. A chaque rencontre, elle faisait des plans sur la comète et se voyait déjà en Cendrillon convolant en calèche avec son prince charmant à ses côtés mais minuit ne tardait pas à sonner et la calèche se transformait en citrouille.
Pourtant, à mon retour, elle m’a annoncé avec empressement que grâce à la prière, Dieu l’avait enfin exaucée. Elle avait rencontré le vrai amour, le jackpot. Tous les weekends que je passais avec elle, elle s’arrangeait toujours pour ramener la conversation autour de son homme. J’avais droit à tous les détails futiles: ses mains, ses yeux, les cadeaux offerts, les endroits visités, la maison et la belle voiture mais rien sur l’essentiel. Pas de photo. Pas de nom. Aucune information utile sur son mec. C’était un mirage pour moi. Chaque fois que je voulais le rencontrer, il était occupé. Elle en faisait un tel mystère que j’avais fini par croire que c’était une histoire inventée de toutes pièces pour se rendre intéressante. Je lui exprimai mes doutes. Elle les balaya d’un revers de main. « Amour veut que nous restions discrets. Et puis, après autant d’échecs, je ne veux prendre aucun risque. Les autres filles, ce sont des jalouses. Avec toi, j’ai confiance, tu le verras au moment opportun ». Au bout d’une année, une rencontre fut organisée dans un restaurant chic à Bujumbura.

(Fin de la 1ère partie. Cliquez ici pour lire la 2ème partie.)

(Source de l’image: pinterest)