Extrait de: “La féodalité au Burundi”
Auteur: Jean Ghislain (ancien administrateur de territoire, à l’Urundi)
Académie Royale des Sciences d’Outre Mer, Bruxelles (1970)

(à lire avec précaution, mais bon à lire quand-même)

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Le Burundi est un pays déconcertant où l’on bute à chaque pas à d’extraordinaires contradictions.

Trois races distinctes, mais non séparées territorialement, avec des mariages interraciaux. Trois races aux caractéristiques nettes mais, hors des individus très racés, le non-initié ne sait distinguer le seigneur mututsi du cultivateur muhutu ou du paria mutwa.

Les Rois se succèdent par groupe de quatre avec des noms immuables qui se répètent à chaque cycle, fondant chacun une nouvelle lignée, un nouveau clan de Baganwa (Princes de sang), mais portant un nom de clan déjà utilisé plus tôt, d’où de belles confusions et de redoutables complications. La noblesse perd ainsi sa valeur par ancienneté et rentrer dans le rang ne s’accepte jamais de bon gré naturellement, pour les éléments de valeur, puisque c’est perdre en même temps honneurs et privilèges.

On croit se trouver devant des pasteurs et des cultivateurs. Mais aucun kraal ne peut contenir plus de trente têtes de bétail et chaque cultivateur muhutu a son kraal, même s’il ne détient pas de gros bétail. En fait personne n’est pasteur à proprement parler; le gros propriétaire qui a bien rarement quarante bêtes répartit son bétail chez ses obligés, qui à leur tour donneront du bétail à d’autres. Seuls quelques très rares individus ont plus de cent vaches et l’inventaire chiffré de ce bétail est un imbroglio impossible à résoudre, surtout par les intéressés, bien qu’ils connaissent de mémoire la généalogie de chaque vache. En fait, il y a surtout beaucoup de petits détenteurs de moins de dix têtes, mais parmi eux, il y a ceux qui ne sont que dépositaires ou usufruitiers.

Le fisc a, on le comprend, rendu le problème très simple, en sa faveur, en déclarant le détenteur redevable de l’impôt sur le gros bétail.

D ’autre part, si on ne peut exactement parler de pasteurs, on peut encore moins parler d’éleveurs pour ces gens qui ne visent pas d’abord à s’assurer des revenus par le bétail, mais un rang social et l’hégémonie politique. Le cheptel c’est aussi l’épargne sur pied à la mode africaine, et enfin posséder quelques têtes de bétail aux immenses cornes, ça vous pose un homme.

De plus dans certaines régions sur les terres maigres du Mugamba et du Bututsi, sans fumure, partant sans la vache, on ne récolte que de bien chétives moissons. Le paysan muhutu n’est qu’un médiocre agriculteur. Tout comme celui qu’on appelle pasteur ou éleveur n’a pas idée que quelques soins au bétail, un complément de fourrage et une première sélection empirique vont améliorer son cheptel, ainsi le cultivateur murundi ne connaît presque rien des procédés agricoles élémentaires: labour à temps, à profondeur voulue, fumure régulière, semences triées, entretien des champs, lutte anti-érosive, conservation des récoltes.

L’insouciance la plus désolante freine tout effort d’amélioration. On se retranche derrière de belles formules: telle est notre coutume, ce n’est pas ainsi qu’on fait chez nous, c’est comme cela depuis toujours, etc. Et faute de cultiver suffisamment et avec soin, la population du Burundi se complait dans la sous-alimentation.

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Un habitant du Burundi se traduit par Murundi, l’idée de nationalité attachée à ce mot est nouvelle elle aussi. Mais il y a les régions naturelles; et à côté des noms raciaux de Batutsi, Bahutu, Batwa, on parle couramment de Bagamba, Barimiro, Bayogoma, Babo, Bamosso par exemple, pour désigner les habitants du Mugamba, Kirimiro, Buyogoma, Imbo, Kumosso. Les Barundi qui habitent le Buha dans la République du Tanganyka se déclarent Baha; c’est la terre qu’on occupe qui donne le nom; la nationalité est un concept européen importé.

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Il est courant de faire cent kilomètres dans ce pays très peuplé et sans village sans voir plus de cinq visages mais entrez dans un kraal, surgiront cent personnes de la bananeraie compacte où beaucoup d’habitations restent encore enfouies. On accueillera l’étranger poliment mais avec la plus grande prudence; devant les questions les plus courantes, on devient évasif ou même muet. Il faut qu’on soit très connu dans la région — et admis, ce qui est plus rare encore — pour que le contact soit plus facile et que la confiance naisse.

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Les familles sont liées par le clan et, à défaut d’autre mot, on utilise le mot clan pour désigner la famille, en kirundi. Mais le système clanique est mitigé au Burundi, il n’est solide que pour la parenté proche et n’empêche nullement inimitiés et disputes à l’intérieur du clan. Le kirundi se parle volontiers en ponctuant la conversation de petits dictons ramassés exprimant la cautèle paysanne, ou de remarques drôles qui font rire ces ruraux au sens du ridicule très poussé. Cependant arrive-t-il un événement social ou politique plus important, la sagesse paysanne disparaît pour la réaction en troupeau, et les faux bruits les plus extravagants accaparent la crédulité générale.

Le pays-frère du Rwanda présente de constantes affinités avec le Burundi; les langues sont très proches, les mêmes races se retrouvent, les deux pays ont un relief identique, les mêmes cultures et un même bétail; cent liens rapprochent donc ces deux peuples. Mais l’union entre ces cousins-germains n’a jamais régné, on s’est même souvent battu sans motif bien fondé. Ayant tout en main pour s’entendre, les deux pays aiment à se chamailler depuis les étudiants réunis dans un même internat jusqu’aux deux Bami qui eux aussi se jalousaient. Le Mwami Mutara du Rwanda très fier de sa race, de son intelligence et de ses deux mètres aimait traiter avec condescendance le Mwami Mwambutsa du Burundi qui le lui rendait bien en raillant, en petit comité, l’impuissance tout à fait ridicule ici, de son cher cousin sans descendance.

Avoir des ennemis, les découvrir en suivant ses pemiers soup­çons, démêler leurs intrigues, y parer à temps, donner à ses enfants des noms de haine, de mort, d’appel à Dieu pour conjurer les entreprises des scélérats, à l’occasion changer soi-même de nom, se ménager de puissants protecteurs, nouer par mariages d’utiles alliances, entrer dans une cabale frondeuse, préparer dans l’ombre un coup fourré, vaincre enfin ses ennemis, voilà bien pour le Murundi les préoccupations essentielles auxquelles il faut consacrer la grande part de sa vie. (…)

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“La féodalité au Burundi” est disponible sur Amazon, Google Books, ou en lecture libre, en ligne, au lien suivant: www.kaowarsom.be/documents/MEMOIRES_VERHANDELINGEN/Sciences_morales_politique/Hum.Sc.(NS)_T.XXXVI,3_GHISLAIN%20J._La%20f%C3%A9odalit%C3%A9%20au%20Burundi_1970.pdf