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Chaque fois que l’un de ses enfants a eu un quelconque problème, mon père n’a jamais hésité à entreprendre les démarches qu’il fallait, et cela pour le bien-être de notre famille. Ainsi, le lendemain, il se rendit de bonne heure à la paroisse qui se trouvait à quelques heures de chez nous, au-delà du grand plateau Gihinga, pour voir la sœur directrice de l’école primaire des filles qui refusa de le recevoir. Mon père décida alors d’aller consulter un homme qui avait épousé une fille de notre clan, et qui était directeur de l’école primaire des garçons. Il avait lui-même eu vent de cette histoire et il lui conseilla que le mieux serait d’aller à Gitega présenter ce cas à l’Inspecteur interdiocésain, un prêtre du nom de Bujana.

Deux jours plus tard, mon père partit vers Gitega, situé à plus ou moins quarante kilomètres de chez nous. Il y avait un chemin direct qui permettait de réduire considérablement le temps de marche. Mon père arriva au centre de Gitega vers midi. Sur place, il apprit que l’inspecteur était en mission dans les autres succursales et que personne ne savait quand il allait revenir. Il décida malgré tout  de l’attendre tout le temps qu’il fallait. Quelques heures plus tard, sa patience payait. L’inspecteur venait d’arriver à son bureau. Mon père s’avança alors vers lui pour lui demander une audience que le prélat lui accorda sans difficultés. Mon père lui raconta alors comment il avait appris qu’une place de l’école secondaire destinée à son enfant avait été subtilisée. L’inspecteur l’écoutait attentivement et lui répondit, avec une pointe d’humour: «Vous, les banyamugamba, toujours à raconter des rumeurs…». Pendant ce temps, il consultait de longues listes qui se trouvaient dans des dossiers devant lui. Après les avoir passées en revue minutieusement, il leva les yeux vers mon père pour lui annoncer qu’en effet, son enfant avait eu une place à l’Ecole Moyenne Pédagogique de Gitega, mais que les élèves étaient en surnombre et qu’il devait m’inscrire sur la liste de l’Ecole Moyenne Pédagogique de Mugera (E.M.P).

J’étais aux anges quand le lendemain soir mon père amena la grande nouvelle à la maison. C’était pendant la saison sèche et je passais les plus belles vacances que je n’avais jamais eues, un air de Te Deum fraîchement appris me trottinant la tête. En effet, mon frère qui venait d’avoir son diplôme d’instituteur avait fait son stage dans ma classe et il avait eu l’initiative de nous apprendre ce beau chant liturgique. Vers la fin des vacances, alors que les préparatifs allaient bon train pour entrer à l’internat, il y eut une annonce à la messe que tous les élèves admis à l’E.M.P. Mugera  devaient passer un examen éliminatoire. La date de l’examen fut également annoncée. C’était une situation plutôt très inhabituelle mais je n’étais pas inquiète outre mesure. Toutefois, je pris le soin de réviser mes notes, en attendant le grand jour.

Ce fut mon père qui m’accompagna à Mugera, un centre qui était situé à une distance de plus ou moins sept à huit heures de marche, au Nord de Gitega. Le jour venu, nous sommes partis très tôt, mon père devant, marchant d’un pas allongé, celui de quelqu’un habitué aux longs voyages à pied. Le chemin était direct, sans détours, pareil aux vols aériens. Des fois, quand je me sentais trop épuisée, je criais à mon père: «Ndorera!», «Attendes-moi!» et il ralentissait le pas tout en m’encourageant pour qu’on aille un peu plus vite. Des fois, il me parlait en proverbes: «Mwana, i Bundorera ni kabiri», «Mon enfant, au pays de Ndorera, on y va deux fois». Je ne comprenais pas ce qu’il voulait dire et il m’expliquait alors qu’un jour, quand il serait vieux et physiquement faible, nous serions là pour l’«attendre», au sens propre comme au figuré, c’est-à-dire prendre soin de ses vieux jours. Nous traversions beaucoup de localités de la région de Kirimiro et je découvrais avec étonnement une région différente ainsi qu’un accent du kirundi auquel je n’’étais pas habitué. Je le remarquais car mon père disait bonjour à tous les gens que nous croisions sur notre chemin, selon les usages. Parfois il initiait avec eux une petite conversation.

C’est vers le début de l’après-midi que nous avons vu l’Ecole Moyenne Pédagogique de Mugera devant nous, une longue bâtisse en briques cuites sur laquelle était inscrit, tout en haut, «Pensionnat Sainte-Marie». Elle avait une ceinture peinte en blanc qu’un ouvrier était en train de refaire quand nous sommes arrivés. Elle était dans le prolongement d’autres bâtisses du même caractère monastique qui s’étiraient sur plus ou moins quatre cent mètres. Une sœur blanche d’une certaine corpulence nous accueillit tout de suite dans une sorte de parloir. Elle était très chaleureuse et parlait beaucoup en kirundi. Tout d’un coup, elle est venue vers moi et a pris mes pieds nus tout endoloris et pleins de poussière qu’elle palpait en disant d’une voix pleine de compassion: «Oh! La petite est très fatiguée, très fatiguée…», visiblement très compatissante, comme le ferait une mère. Elle nous regardait beaucoup tout en écoutant mon père parler de l’objet de notre visite. C’est alors que nous apprîmes que nous avions fait tout ce voyage pour rien, car l’examen éliminatoire avait été reporté pour la rentrée scolaire.

La sœur s’occupait personnellement de nous. Un bon repas accompagné de fruits nous fut servi et, le soir venu, elle nous montra nos lits respectifs. Je passais une nuit qui, malgré l’étrangeté de la situation, me permit de mon reposer. Le lendemain matin, il fallait reprendre le chemin du retour. Mon père marchait plus lentement que la veille, m’attendant de temps à autre quand il voyait que j’avais besoin de repos. Ce jour-là, il nous fut impossible d’arriver à la maison. J’avais des courbatures partout et mes pieds commençaient à enfler. C’est ainsi que mon père dut faire une bifurcation pour que nous allions passer la nuit à Kibungere, chez quelqu’un à qui il avait fait cadeau d’une vache il y avait longtemps. Je me souviens tout juste que nous avons été bien accueillis et que nous sommes repartis le lendemain matin, pour arriver en début d’après-midi, sur un trajet qui aurait dû durer au maximum trois heures. Quand nous sommes arrivés, ma mère semblait alarmée, mais elle faisait de grands efforts pour le cacher. En effet, mes pieds étaient tout enflés, mon corps tout endolori et j’étais incapable de manger quoi que soit. Elle me laissa prendre du repos jusque dans la nuit et avant de me coucher, elle prit quelques fines brindilles d’eragrostis enflammées qu’elle passa doucement sur mes pieds, sans me brûler. C’était une technique que je l’avais vue faire souvent pour mes frères quand ils avaient longuement marché. Elle le faisait d’une manière tellement rapide et légère que je ne pouvais sentir la flamme passer au-dessus des pieds. J’eus une sensation très apaisante, comme si mes pieds devenaient tout d’un coup plus légers, et que ce seul geste avait la puissance de faire partir toute la fatigue et la douleur que j’éprouvais. Tout en me rassurant, elle me disait que j’allais certainement passer une nuit difficile mais que je me sentirais mieux le lendemain. J’eus un sommeil peuplé d’affreux cauchemars, me retournant une centaine de fois dans le lit car ne sachant dans quelle position dormir. Heureusement, quand je me suis réveillée le lendemain, mais mes jambes étaient moins enflées que la veille, même si je me sentais encore faible.

A la rentrée scolaire, mon père m’accompagna encore une fois mais il ne pouvait attendre que l’examen éliminatoire ait lieu. J’eus la chance de le réussir au moment où quelques camarades durent retourner chez eux après l’avoir échoué. Avant de repartir, il parla, avec une voix angoissée, à l’une des jeunes filles de chez nous qu’il venait de reconnaitre, et lui demanda de bien prendre soin de moi. Avant de partir à l’internat, ma mère m’avait mis en garde: «Mon enfant, tu auras des difficultés alimentaires au début. Tu verras, c’est très différent de ce que tu as toujours mangé ici, et, après, tu vas grossir…». C’est ainsi que pour la première fois de ma vie, je mangeais des légumes crus, des conserves de poisson et celles de viande, des beignets, des fruits confis, des aliments frits ou rissolés, ainsi qu’un petit déjeuner composé de pain et de lait en poudre. Je trouvais la plupart de ces aliments très bons mais j’eus des troubles intestinaux que je dus cacher pendant plus d’un mois, ne sachant même pas à qui je pouvais me confier, surtout qu’il fallait s’adresser aux sœurs dans une langue que je maîtrisais à peine. En effet, alors que j’avais un bon niveau de français écrit, qui me valut d’ailleurs une très bonne note dès la deuxième semaine de cours, l’expression n’avait jamais été une priorité pour nos enseignants. Les difficultés d’expression étaient par ailleurs renforcées par ma timidité naturelle. C’est ainsi que dans ma classe de septième année, notre titulaire décida de me mettre à côté d’une fille qui avait une voix forte après qu’elle eut essayé, sans succès, de me faire exprimer à haute et intelligible voix. J’avais grandi dans un milieu où les filles devaient se faire discrètes et parler à voix basse. Je devais également m’habituer à des horaires très fixes et à dormir un peu tard. Avant de quitter la maison, ma mère m’avait dit en riant: «Comment vas-tu faire, toi qui meurs de sommeil dès que les troupeaux rentrent dans l’enclos?» Elle avait raison, car l’étude du soir était organisée à l’heure où nous allions normalement nous coucher à la maison. C’est ainsi que j’ai passé tout presque un trimestre à dormir sur mon banc, au moment où les autres révisaient leurs cours. Certains de mes camarades se moquaient de moi en me disant que j’avais peut-être la maladie du sommeil!

J’avais été habituée aux grands espaces, aux longues marches et aux sauts des haies et des marais. C’est ainsi que lors d’une compétition sportive qui eut lieu à l’école, je réussis, à la grande surprise de tout le monde, toutes les épreuves physiques de saut en longueur et en hauteur, alors que j’étais encore toute menue. Cependant, cela dut changer assez rapidement car les activités sportives étaient rares. L’école avait pourtant d’autres activités culturelles très intéressantes comme la musique, la danse moderne ainsi que la danse folklorique, mais nous n’avions droit qu’à une promenade une fois par semaine, les après-midi du dimanche, encadrée par des sœurs. Nous prenions toujours la même direction, celle du Petit Séminaire, une bâtisse très imposante que l’on voyait sur la colline d’en face. De leur côté, les séminaristes prenaient la même route, dans le sens inverse, accompagnés par des prêtres. Les deux groupes ne manquaient jamais de se croiser, visiblement gênés, sans un mot, sans un regard.

J’avais l’un des jeunes oncles paternels au Petit Séminaire de Mugera. Au courant du premier trimestre, il a demandé une autorisation de venir me voir parce qu’il allait rentrer pour quelques jours de congé, Il voulait ainsi dire à mes parents comment je me portais. Il m’attendait dans le parloir et quand il m’a vu, son visage s’est éclairé dans un grand sourire, un peu inhabituel, et qui ne l’a pas quitté pendant toute la visite. Je lisais une sorte d’amusement dans ses yeux qui pétillaient, mais j’étais loin d’imaginer pourquoi il souriait tant. Je le sus quand je suis rentrée pour les vacances de Noël. Quand je suis arrivée à l’entrée de notre enclos, ma mère était assise devant la maison, visiblement malade. Elle me regardait, avec des yeux surpris comme si j’étais une apparition. Quand je suis arrivée tout près d’elle, elle s’est exclamée, les larmes aux yeux: «Yooo, c’est elle! C’est ma petite «Père» (diminutif de Perpétue)». Elle me prit longuement dans ses bras et puis elle ajouta: «Christophe me l’avait bien dit, que nous n’allions pas te reconnaître!». En effet, je ne savais pas que j’étais devenue toute dodue, avec un petit embonpoint ainsi qu’une tête de cheveux frisés qui me démangeaient le visage. Je n’étais plus la petite fille mince, partie avec une touffe de cheveux au-dessus du crâne (isunzu), les deux toutes dernières dents de lait non encore repoussées.

Ainsi prenait fin mon enfance ainsi que mon cadre de vie traditionnel, pour entrer dans un nouveau milieu, dans une nouvelle culture qui me forgea presque entièrement.

Par Perpetue Miganda qui vit à Kigali, au Rwanda.

Source de la photo: bi.geoview.info