1ère Partie.

Quand j’eus six ans, je fus inscrite à l’école primaire du coin, située à peu près à deux  kilomètres de chez nous. A notre époque, cela était loin d’être une chose ordinaire ; c’était plutôt une chance pour les habitants de la région car notre petite succursale était la seule école primaire digne de son nom sur un rayon de plusieurs collines à la ronde. Aussi était-il facile et même attrayant pour beaucoup de parents d’y envoyer leurs enfants, les garçons comme les filles. Notre école avait six salles de classe, trois pour les garçons et trois pour les filles, étant donné que les écoles mixtes n’existaient pas encore.  Quand un écolier terminait avec succès la troisième année, il fallait continuer la quatrième année à l’école primaire de la mission de Kibumbu, qui était située à plusieurs heures de marche. Les enfants devaient se lever très tôt, vers les cinq heures du matin, se débarbouillaient rapidement pendant que leurs mères leur préparaient « impamba », la collation de midi, qu’elles mettaient dans des écorces sèches de bananiers « amahuba », bien ficelées et agencées avec art. A l’aller, comme au retour, les enfants devaient courir pour ne pas être en retard à l’école, et après la classe, il fallait atteindre la maison avant la tombée de la nuit. Par une heureuse coïncidence, je n’eus pas à faire tout ce trajet car au moment où j’entrais en quatrième année, il fut décidé que toutes les classes soient mixtes pour avoir six classes complètes.

Il y avait également une classe intermittente de catéchèse (mw’ikatikisimu) que fréquentaient un certain nombre d’enfants qui, une fois la première communion et la communion solennelle obtenues, retournaient garder les vaches ou retournaient « à la houe », comme on disait. En attendant que je sois inscrite à l’école, mon père avait décidé de me placer dans cette classe pour, disait-il, me préparer aux difficultés scolaires. Mais elle était loin d’être une classe maternelle car elle était fréquentée par des enfants dont l’âge moyen variait entre sept et douze ans !

Notre école avait été construite durant la période coloniale, autour des années 1950, presqu’en même temps que l’église qui était située juste à quelques mètres. Toutes les deux étaient des succursales, c’est-à-dire placées sous une autorité paroissiale. Les deux bâtiments étaient reliés par une grande cour dont la partie herbeuse descendait en pente sur une très longue vallée dans laquelle nous allions parfois nous promener ou simplement boire de l’eau car ni l’école ni l’église n’avait de robinet d’eau courante. Cela n’était pas encore un problème car la majorité des ruisseaux qui nous entouraient avaient encore une eau saine, claire et limpide que les habitants puisaient en toute confiance, en y plaçant juste une écorce fraiche de bananier (umureko) à la place du robinet.

La grande majorité des habitants étaient catholiques. La messe était parfois  célébrée par un prêtre blanc venu de la paroisse pour « gutabara », c’est-à-dire « sauver » nos âmes pécheresses. Lorsqu’il était là, les fidèles affluaient de toutes parts, dans leurs tenues des grands jours. Même ceux qui ne mettaient jamais le pied à l’église ne manquaient jamais cette grande occasion. Cela s’expliquait par le fait que les autres jours, la messe était dite par un simple catéchiste qui n’avait ni la stature ni le respect dont jouissaient les prêtres. C’était donc l’occasion pour les fidèles de se confesser et enfin communier. Enfants, nous attendions avec impatience le jour où nous aurions nos sept ans afin de recevoir la sainte hostie, mais tous n’étaient pas au courant qu’il fallait passer par un long processus avant d’y parvenir. Ce fut le cas de l’un de mes jeunes oncles qui devait avoir cinq ans à l’époque. Un jour, il  s’était mis en rang à côté des autres fidèles qui attendaient le prêtre pour communier. Le monsieur chargé de veiller à l’ordre pendant la messe le repéra aussitôt et lui demanda : « Wa mwa, ubwo wewe urasangira ?» « Petit, es-tu sûr que tu as le droit de communier ? » et l’enfant de répondre sans aucune hésitation « Egome ndasangira na Karasiyasi ! » Gratias était son grand frère avec qui il partageait régulièrement les repas !

A cette époque, le prêtre tournait le dos aux fidèles pour dire la messe  dite en latin. Il ne se retournait que pendant l’homélie prononcée en kirundi, avec un grand accent « blanc » que nous nous amusions à imiter une fois à la maison, tout en répétant machinalement quelques mots liturgiques en latin. Aujourd’hui, je me demande toujours par quel miracle les habitants de chez nous, dont la plupart étaient analphabètes, avaient pu réussir à apprendre des prières ainsi que des chansons en latin aussi facilement. Certains soirs à la maison, j’écoutais avec émerveillement mes parents chanter en cette langue que personne ne comprenait mais qui sonnait tellement bien à l’oreille. Plusieurs années plus tard, alors que j’étais vers la fin de mon école secondaire, j’ai eu le grand plaisir de passer la soirée à réécouter mes parents qui se remémoraient quelques anciennes chansons liturgiques. Tout d’un coup, j’ai réalisé que beaucoup de mots en latin étaient très proches du français que je maîtrisais déjà. C’est ainsi que j’entrepris de traduire pour eux ces chants, et nous découvrîmes tous ensemble l’extraordinaire beauté des mots que personne n’avait jamais su jusqu’à ce jour.

Mon père aimait beaucoup la lecture. Il y avait toujours  à la maison de petits livres en images de l’Ancien Testament dont je connaissais le contenu  presque par cœur et un tas de journaux en kirundi. J’ai vite constaté que ma mère ne les consultait jamais, toujours occupée aux innombrables activites ménagères et champêtres. Elle avait pourtant appris à lire grâce aux leçons de catéchèse que les prêtres blancs dispensaient à Kibumbu.  Elle m’avait raconté que quand elle était encore jeune, la lecture était sa passion, surtout les dimanches après la messe quand, assise sur le pas de la maison, elle lisait de longs textes bibliques, à haute voix, comme c’était l’usage à l’époque. A plus de quarante ans, ma mère ne pouvait plus lire à cause de la presbytie et personne ne se doutait qu’il pouvait y avoir une solution à ce mal.

Je ne saurais dire comment cela s’est passé mais j’ai su lire très tôt, avant même que mon père me fit inscrire à l’école. Ce fut lui-même qui m’accompagna à l’école le jour de la rentrée. Comme il allait à son travail, il m’a juste laissé là, dans la cour de l’école, au milieu des autres enfants que je connaissais à peine. Angoissée, j’errais dans la cour comme une âme en peine, sans trop savoir quoi faire, assourdie par les cris des bambins courant tout autour de moi. Quelques mois plus tard, alors que je commençais à m’habituer, j’eus la coqueluche au beau milieu de l’année ; une maladie infantile qui n’avait pas de vaccin à l’époque. Par intervalles, j’étais prise d’une longue quinte de toux « akanira », qui m’empêchait de respirer et qui me faisait presque perdre connaissance. Quand cela m’arrivait pendant la classe, notre enseignant, Michel, un homme qui était connu pour son charisme et sa grande bonté, s’arrêtait immédiatement au beau milieu de la leçon, me soulevait rapidement de mon banc et m’emmenait juste à l’extérieur de la salle de classe. Il soutenait alors ma petite poitrine avec ses mains fortes jusqu’à la fin de la crise, puis on retournait en classe ensemble.  Ce geste, il l’a répété presque tous les jours pendant à peu près six mois, jusqu’à ce que je sois complètement guérie. Je me souviens que toute notre classe a crié de joie quand nous l’avons vu revenir indemne des événements de 1965 qui faillirent l’emporter.

C’était vers la fin de la sixième année, après que nous ayons terminé tous les examens, quand notre enseignant Bizuru, qui était très apprécié par nous tous, nous apprit une nouvelle qui me perturba. Alors que nous nous apprêtions à rentrer à la maison après notre journée de cours, notre enseignant  nous annonça  que l’un de ses élèves venait de se faire voler sa place d’entrée à l’école secondaire. Il parlait d’une voix triste, un peu révoltée, nous disant qu’il trouvait cette situation très injuste. Pendant ce temps, il parlait en me regardant intensément et mes camarades de classe faisaient de même. Tout était très confus dans ma tête, je ne parvenais pas à comprendre s’il s’agissait de moi ou de l’un de mes camarades, tellement j’étais mal à l’aise. Finalement il nous laissa rentrer sans autre explication. Quelque temps plus tard, mon père qui rentrait de son travail m’annonça à brûle-pourpoint qu’il avait croisé mon enseignant et qu’il venait de lui informer que ma place de septième année venait d’être subtilisée par des sœurs de la paroisse. Il semblerait que l’argument avancé était qu’une élève ayant fréquenté « l’école de la brousse » « ishure ryo kw’ishamba » (école succursale), mixte de surcroît,  ne saurait avoir les bonnes manières pour entrer dans une école secondaire tenue par de bonnes sœurs. Très contrarié, notre enseignant conseillait mon père de suivre cette affaire de très près.

Par Perpetue Miganda qui vit à Kigali, au Rwanda.

Source de l’image: trip-suggest.com