Extrait de : « Magume, ou les ombres du sentier »
Par Sébastien Katihabwa
Recueil de Nouvelles (1992)

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La fin du mois est enfin arrivée, Magume va pouvoir toucher son salaire. Un traitement mensuel, somme toute relativement raisonnable de 25.000 F. De plus, il a eu l’intelligence d’épouser une fille qui travaillait pour un salaire de 12.000 F et suffisamment avertie des difficultés économiques prévalant dans la capitale ; il se disait que cet apport soulagerait les besoins du ménage.

Le cauchemar de Magume commence en fait le premier du mois, lorsqu’il vient de toucher sa paye. Cette fin du mois attendue avec tant d’impatience, lui crée bien des soucis. Il va s’installer dans une boutique discrète pour faire ses comptes en puisant l’énergie intellectuelle nécessaire dans une bouteille de primus bien fraîche.

Il constate alors, de prime abord, que ses dettes et obligations dépassent de loi son traitement. Pensez donc, il doit payer 10.000 F pour une deux pièces servant de logement, 12.000 F de ration à laquelle participe sa femme 7.000 F pour le boutiquier du coin qui lui fait crédit d’une moyenne de deux bières par jour quand il ne reçoit pas de visiteurs, et enfin plus ou moins 9.000 F pour diverses dettes à gauche et à droite dans la cité. Sans parler notamment de ses cigarettes, du bus, des vêtements des enfants à renouveler, des parents, cousins et neveux qui ne manqueront pas au rendez-vous habituel de la fin du mois.

Il calcule, à la fin, qu’il lui faudrait 50.000 F pour venir à bout de toutes ses obligations, alors qu’il ne dispose que de 25.000 F, lesquels sont d’ailleurs déjà bien entamés. Alors, qui payer, qui ajourner ? Il sait qu’il doit absolument payer son logeur, un homme sans sentiment, capable de vous jeter dehors les matelas et les ustensiles de la cuisine sans scrupules et en pleine journée. Il sait qu’il doit absolument payer le boutiquier, de peur de ne plus savoir par où passer, lui, homme select, fonctionnaire, devant sauvegarder l’honneur dû à son rang, ni où il pourrait rencontrer ses amis pour une causerie les soirs, qui faisaient quand même oublier les soucis pour un temps, ces moments indispensables où l’on se déconnecte des réalités de la journée. Le boutiquier avait en plus ceci de bon, qu’une fois payé, on pouvait recommencer à s’endetter. Voilà déjà 17.000 F d’envolés !

En ce qui concerne la ration, il proposera à sa femme de se débrouiller les premiers jours. Il lui expliquera la situation, bien qu’elle ait souvent tendance de ne pas vouloir le comprendre. Il trouvera une solution plus tard, d’une façon ou d’une autre. Pour l’amadouer un peu, il lui remettra 2.000 F. Il ne faut surtout pas oublier son patron à qui il doit 3.000 F.

Alors il lui reste à repartir les 3.000 F restants, entre les divers collègues du bureau qui l’ont arrangé pour de petits montants, mais qui, mis bout à bout, font quand même une somme rondelette de 4.500 F. Il entreprend alors de trier ceux qui seront remboursés, ceux qui auront la moitié et ceux qui seront ajournés. Il n’y peut rien.

Un moment de répit, puis un autre dossier tombe douloureusement dans son cerveau ; il vient de se souvenir de trois invitations à des mariages annoncés, dès le 15 du mois. La première émane du comptable de son service. Il sait bien qu’il doit être inscrit sur la liste des contributions, le comptable étant de ces gens qu’il ne faut pas s’aliéner. On aura besoin de lui demain. Le minimum de ce qu’on appelle au coup de main est de 1.000 F. Bien sûr, on attendait de lui un geste plus large, mais que peut-il faire ? La volonté y est, mais les moyens sont limités.

La seconde invitation émane de son beau-frère. Ce dernier a chargé sa sœur, épouse de Magume, qui parle d’un minimum de 5.000 F. Sa femme lui a jeté à la figure son malheureux billet de 1.000 F le jour où l’on discutait sur ce sujet, considérant que ce serait une injure pour son frère et pour elle. On pouvait contribuer pour une telle somme dans le cas des relations ordinaires, mais pour un proche comme son frère, c’était impossible. Cependant, comme l’une et l’autre partie ne voulait transiger, elle a finalement accepté, en maugréant, le compromis de 2000 F à payer par lui, tandis que la femme y ajouterait un supplément, suivant ses possibilités.

La troisième invitation émanait d’un ami intime, un ancien condisciple de surcroît. Au mariage de Magume, celui-ci l’avait aidé beaucoup, non seulement en contribuant financièrement, mais surtout en organisation les festivités. Il s’attendait alors que celui-ci en fasse autant.

Or, non seulement il ne peut pas en faire autant, mais plutôt il ne peut rien faire. Strictement rien. Il décide de feindre la maladie, se disant qu’il trouvera des excuses le jour où il ira le féliciter muni d’un casier de bière. Sûrement que le mois suivant ne sera pas aussi dur que celui-ci ! Et puis, se dit-il, en guise de piteuse consolation, je suis marié, donc il n’aura plus l’occasion de me rendre la monnaie de ma pièce.

Il refait ses comptes pour voir dans quelle dépense il pourrait tricher un peu. Car enfin, il ne faudrait tout de même pas qu’il ne lui reste rien le jour de paie. Et il faudrait qu’il songe aussi à acheter au moins cinq paquets de cigarettes. C’est humiliant d’être tout le temps en train de quémander une cigarette à gauche et à droite.

Il faudrait également qu’il lui reste un peu d’argent pour payer cash un verre aux copains pendant deux jours au moins. Sinon de quoi aurait-il l’air.

Avant d’affronter sa femme, il se paye une troisième bière pour se donner du courage.

(…)

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