En date du 17 mai 2016, le Burundi faisait ses derniers adieux au Président Bagaza.

Pendant son régime, les Burundais de ma génération étaient trop jeunes pour juger l’homme sous l’angle de la gouvernance en général. Par contre, nous avons passé une enfance la plus paisible de l’histoire du Burundi indépendant: La 2ème République rime avec la période pendant laquelle, dans le milieu rural, les enfants des collines avoisinantes jouaient, dansaient et chantaient au clair de la lune, mu gahinga, sans souci aucun. Nous pouvions faire 5 km pour aller regarder un cinéma projeté en plein nuit noire, au flanc d’une colline et rentrer après 22 heures, sans que nos parents soient inquiets outre mesure.
Que cette quiétude dépendît beaucoup plus de concours de circonstances que de l’action du Président, je ne sais pas. Ce qui est sûr, le Président savourait cette quiétude qui le permettait de passer inaperçu, en toute simplicité et modestie. Le passage du Président dans un coin quelconque était si différent de ce qui se passe actuellement. Ci-dessous un souvenir lointain de la période…

Un après-midi de 1986. Mon père qui était passé à mon école primaire me demanda de l’accompagner à Muka (Le coin le plus proche de la maison où on trouvait des boutiques avec des articles domestiques usuels). Apres une Primus qu’il eut l’amabilité de partager avec moi (Ehh les puritains, je vous vois! J’avais 7 ans et un seul verre de Primus n’était pas de trop), il acheta quelques articles, me donna le colis et nous rentrâmes.  Je marchais lentement derrière mon père qui lisait un journal. Mon papa avait cette habitude de se balader en lisant.

Quelques mètres après Ku Gatanganyika (un étang d’environ 4 ha qui se trouvait alors sur la route Gitega-Rumonge. Cet étang a disparu), j’entendis le bruit d’une voiture et me retournai. Je vis deux véhicules qui roulaient lentement par rapport à la normale. Mon père, plongé dans sa lecture, ne fit pas attention. Une des voitures fit un klaxon, mon père souleva la main en guise de salutation, sans relever sa tête. Les voitures s’arrêtèrent et une voix: “Léopold!”, Mon père souleva la tête, sursauta au vu des deux voitures et pressa le pas: “Eh, murambabarira sinari nabamenye” (Je m’excuse, je ne vous avais pas reconnu), s’expliqua mon père.  Je restai dans le caniveau (où je me réfugiais chaque fois que j’entendais une voiture passer), pendant que papa échangeait les civilités. Apres quelques minutes, le cortège repartit. Papa m’interpela “nyaruka twiruke!” Un peu agité, il prit mes affaires (c’est comme cela qu’on appelait les ardoises et cahiers scolaires), ferma son journal et on commença à trottiner vers la maison.

“C’est qui ces gens?”, m’enquérais-je.
“Ehh, ntiwamenye ko ari Bagaza?” (Tu n’as pas reconnu Bagaza?)

Je ne comprenais pas. Est-ce que Bagaza passe Ku Gatanganyika, en voiture? Je croyais qu’il voyageait seulement en avion? Est-ce le Président qui vient juste de passer devant moi, et je n’ai malheureusement pas eu la curiosité de voir? Pas possible! Mais mon père ne semblait pourtant pas plaisanter.

Des notre arrivée à la maison, papa courut chez Gahigi, Chef Nyumbakumi (Nyumbakumi est la plus petite entité administrative – 10 maisonnées). C’était pour lui annoncer que Bagaza passerait pour une visite le lendemain. Le matin, le coin grouillait de monde et d’activités, presque tous les voisins étaient mobilisés: grattage de la rue qui liait muhira à la route principale, ‘toutourage’ des bananiers (Gututura), nettoyage des étables (Kuvumbura) etc.

Vers 10 heures, arrivée des visiteurs. Aux deux grosses voitures s’était ajoutée celle du Project Bututsi ou ISABU Mahwa, je sais plus. C’est Denis, chauffeur bien connu de la contrée, qui était au volant de celle-là. A bord de ces voitures, une bonne dizaine de personnes. Tous étaient en civil. Aucune personne en treillis, aucun fusil (visible).

Pendant que l’équipe se dirigea vers les champs après salutations d’usage, Gahigi, le Nyumbakumi brisa le silence du groupe de paysans auquel je m’étais joint: “Bagaza ntiyaje. Yatumye abahanuzi biwe, ba Denis” (Bagaza n’est pas du nombre, il a envoyé ses conseillers, dont Denis). Une déception était visible dans les visages et à travers les murmures. On n’allait pas voir Bagaza. Mais cette annonce relaxa le climat. Le brouhaha des paysans remplaça les regards inquisiteurs.

Après une visite des étables, des champs et une bonne demi-heure dans les plantations d’eucalyptus, pins et champs de tripsacum, les visiteurs revinrent vers les voitures. De passage devant le groupe de paysans et paysannes relaxés en attente de la bonne bière de sorgho qui, par un heureux hasard cuvait dans notre maison, un homme se retourna vers le groupe:

“Aba bariko bakora iki” (Que fait tout ce monde ici), demanda-t-il?
Ni ababanyi, baje kubasanganira” (Ce sont des voisins venus vous accueillir), répondit mon père.
(Le monsieur, avec un sourire enigmatique) « Gira amahoro! Mwakoze, ariko ni muje ku mirimo natwe turi ku kazi” (Ayez la paix. Merci [d’être venus]. Mais allez vaquer à vos occupations, nous-mêmes sommes à la tâche).

Les visiteurs partis, notre voisin Bishenza interpela mon père:

“Mbega ngo twisigiye gusiba?” (Est-ce vrai qu’on a été mobilisé pour rien finalement?)

Mon père étonné, laissa finalement comprendre à l’assistance que Bagaza était bel et bien le Monsieur qui venait de leur demander d’aller vaquer à leurs occupations.  Une plus grande déception de l’assistance. En effet, personne n’avait fait attention à Bagaza, croyant que c’était un simple envoyé du Président. Même Gahigi ne l’avait pas reconnu. J’étais aussi déçu qu’étonné de ne pas avoir reconnu la personne qui est sur le portrait à l’intérieur de la maison, et que je voyais souvent dans “le renouveau” de Papa.
Mais il y en avait plus déçus que d’autres (déceptions zirarutana): Ndamanisha regretta qu’il n’a pas pu lui déclamer un poème héroïque préparé à cet effet, lui qui l’avait fait homme libre: “Uuhh, yari Bagaza akaba agiye ntamuvugiye amazina, we yankuye mu buja akampa ijambo?” Ndamanisha était en effet un des bénéficiaires de la mesure libératrice et courageuse d’abolition d’Ubugererwa (Une sorte de servage/vassalité).

Une année ou quelques mois plus tard, Bagaza était renversé. Le changement vint avec son lot de nouveaux vocables (zahinduye imirisho, Intwaro ya Bagaza yakombowe, …) ainsi que des questions innocentes d’enfants qui étaient nés et/ou avaient grandi sous un pouvoir très personnalisé: “None Bagaza mushasha ni nde?”. Etonnant était aussi le nom du nouveau Président: Buyoya? Quel nom banal pour un Président! En effet, contrairement au nom “Bagaza” qui sortait de l’ordinaire, Buyoya était un sobriquet (izina ryo muhira) très commun dans la région. Chaque gacimbiri avait son “Buyoya”.

Il y avait aussi ces incidents les uns plus innocents que d’autres, comme cet artiste d’Ikembe se ressaisissant  un peu tardivement en pleine action et en directe “diridididi… durududududu…. Ramba Bagaza, bambe Buyoya… diridudududu”.

Ce fut le aussi le cas à notre Ecole Primaire, en Septembre 1987.  En effet, à chaque début de semaine, il était d’usage qu’après l’hymne national, deux autres chants (patriotiques ou liés au culte de personnalité) étaient entonnés. En ce début d’année scolaire, “Burundi Bwacu” fut naturellement suivi de “Uprona ni wewe duhanze amaso”, et après, comme par automatisme, on entonna: “Président w’Umugambwe Uprona, Président w’Uburundi, kubera imigambi myiza cane … hangama Président &b%a#u)g@o&0&a\yz*a”. Confusion totale au moment de prononcer le nom du Président! Le maitre tenta, trop tard, de nous stopper: certains élèves avaient nonchalamment continué et d’autres eurent le réflexe de prononcer Buyoya à la place. Ainsi fut close la page de la Deuxième République à notre jeune et petite école primaire.

Mais la période ne peut être oubliée, et pour cause.

Par Stève Ndikumwenayo. Visitez son blog: histoiresetreflexions.blogspot.com et suivez-le sur Twitter: @ndikumwenayo.

(Source de l’image: joantideponent.blogspot.com)