Nous fêterons bientôt un triste anniversaire, en avril prochain. Je ne vais pas m’attarder sur les débuts et les causes de cette crise. Les médias et les différents acteurs l’ont assez fait à coup de phrases assassines interposées, avec comme support des images si tristes que sensationnelles. Mais rarement, une bonne analyse sur les causes profondes… Telle une bombe à retardement, la rengaine ethnique a une fois de plus une place de choix dans la cacophonie politique. Parallèlement, d’autres voix suggèrent une identité commune burundaise, fatigués d’être qu’une ethnie. On nous enjoint à cesser avec tous ces clivages, ethnique, régionale, politique, et j’en passe. Mais comment cesserons-nous?

Je suis une burundaise, entre privilèges et oppressions, je suis multiple. Ma culture burundaise, dans sa dimension patrilinéaire et patriarcale, m’a assignée à une identité ethnique hutu, bien que mes grands-mères soient toutes les deux tutsi. Donc, serai-je “une métisse seconde génération”? Mes parents ne sont-ils pas eux-mêmes le fruit des unions d’hommes hutu avec des femmes tutsi? #ethnisme

Bien qu’étant née à Ngagara et ayant grandi à Kinanira “ca International”, j’assume l’idée que mes origines profondes proviennent de la paysannerie burundaise, celle du Nord. #régionalisme

J’oubliais, je suis aussi une femme, et catholique.

Comme la beauté est dans l’œil de l’observateur/trice, l’identité est toute aussi subjective; mais cette subjectivité est vite balayée sous couvert du “nous sommes tous Burundi”. Sans oublier le discours politique qui se résume à l’évocation des dates sombres de 1972 et 1993, et autres accords politiquement corrects. Sans égards aux privilèges sociaux.

Les médias nous ont longuement parlé de tueries “des jeunes des quartiers historiquement tutsi”. Mais, ces mêmes quartiers ne sont-ils pas historiquement pauvres et discriminés? Un jeune de Kinindo, Kinanira, Rohero, Mutanga, Kiriri a rarement le même destin qu’un jeune de Bwiza, Buyenzi, Nyakabiga, Musaga, Kanyosha, Kinama, Kamenge, Jabe, Mutakura. En regardant les images, je me suis demandée si nous aurions eu droit aux mêmes images d’un jeune assassiné issu des quartiers historiquement riches. Ce qui est sûr, son cadavre n’aurait pas été exposé aux regards de voyeurs assoiffés de chair fraiche. Comme si pour convaincre de la véracité de ses opinions, il fallait choquer.

Ces quartiers populaires, bien qu’étant le poumon économique de Bujumbura, sont victimes de préjugés sciemment ignorés par tous les programmes politiques. Créatifs et entrepreneurs, ils se réinventent en dépit d’un environnement discriminant. Ce sont des quartiers où le melting pot burundais est manifeste: la différence est une force.
Au contraire dans les quartiers plus riches, nous sommes à l’image de nos grandes habitations aux portails impressionnants. Avec nos apparences bien lisses, nous sommes fermés à toute mixité: religieuse, sociale, ethnique, culturelle. Le sort que nous réservons à nos compatriotes issus de la paysannerie se passe de commentaires, aux regards de nos domestiques, ba ruguru.  Pourtant, il arrive que nous et babandi des quartiers populaires, nous nous croisions au marché. Ces marchés, témoins de nos rencontres ponctuelles.

Bien sûr, nous ne ratons jamais nos obligations religieuses de par et d’autres des quartiers; serait-ce pour nous donner bonne conscience? Ou pour éviter d’être mis à l’écart?

Le fait de lire notre histoire sous l’angle unique politique, nous choisissons consciemment ou inconsciemment de voir les injustices sociales de notre pays. Les conséquences ne sont plus graves et dangereuses.

Parlons d’ethnie.
Notre amie Larousse la définit comme un “groupement humain qui possède une structure familiale, économique et sociale homogène, et dont l’unité repose sur une communauté de langue, de culture et de conscience de groupe.
Wikipédia, un autre de nos complices, détaille plus: “Une ethnie ou groupe ethnique est un groupe social de personnes qui s’identifient entre elles sur la base d’une ascendance commune (réelle ou imaginée), d’une histoire commune, d’une culture commune ou d’un vécu commun. L’appartenance à une ethnie ou ethnicité est liée à un patrimoine commun, que ce soit la culture, l’ascendance, l’histoire, l’origine géographique, la langue ou le dialecte, l’idéologie, la religion, la mythologie, la cuisine, l’habillement, la musique…
Or, les Tutsi, les Hutu et les Twa (communauté rarement évoquée dans cette lutte de pouvoir, honte à nous) ont tous un patrimoine commun, à quelques spécificités près.

Pourquoi est-il si difficile de nous défaire du mensonge colonial? Le nombre d’orphelins, de foyers monoparentaux, et le retard socio-économique enregistrés à chaque bain de sang devraient être de bonnes raisons? Que nenni…

Avant l’épisode coloniale, notre identité était clanique. Ainsi, il y avait Abenengwe, Abashubi, Abanyakarama, pour ne citer que ceux-là. Plus important encore; il existait une harmonie sociétale parce que chaque individu était valorisé.

Le premier grand mensonge constant est cette affiliation[1] des Baganwa au Tutsi alors que le Mwami avait autant de conseillers issus des clans Hutu et Tutsi. Notre monarchie étant bien organisée, il était primordial de la fragiliser pour mieux nous dominer. Le pouvoir colonial belge n’a rien trouvé de mieux que d’évincer les clans Hutu, de sorte qu’en 1945, seuls les clans Tutsi avaient l’illusion de contrôler le royaume.
Notre société a intériorisé ce fait, en omettant que même les clans Tutsi restants subissaient le même joug colonial. Aussi doux était-il comparé au sort des Hutu et Twa, il leur privait également de leurs libertés fondamentales. Cette nouvelle organisation socio-politique a détruit notre tissu social et notre patrimoine culturel, au profit de préjugés divers.

Le second mensonge colonial se situe dans le déni de l’ingéniosité agraire de nos ancêtres paysans[2]. Affirmer qu’il existait une séparation entre les activités agricoles est tout simplement erroné, mais un coup de génie quant à l’attribution des caractéristiques ethniques. En effet, dans sa théorie raciale, basée sur le modèle impérialiste blanc, les Tutsi sont des éleveurs, aux traits fins. Au contraire, les Hutu sont des agriculteurs, aux traits négroïdes, incapables d’auto-détermination. Donc, logiquement il faut les diriger.
Le sort des Twa était a peine évoqué. Après tout ne sont-ils pas que de simples sauvages?[3]
Cependant, il était fréquent, sinon la norme, que les familles paysannes comptent des agriculteurs, des éleveurs et des artisans parce que les membres d’une même famille se partageaient les tâches domestiques. Ainsi, la terre était un bien invendable, la paysannerie burundaise était à la fois agricultrice, éleveuse et artisane.

Je suis convaincue qu’une mixité militaire et policière ou un système de quota à l’accès au pouvoir ne viennent pas à bout de tant d’injustice, d’impunité, de sang. Ces démarches ne sont possibles que parce qu’elles sont régies par des lois. Toutefois, l’intimité des burundais reste intacte. Nous pouvons très bien adopter un discours et une attitude plus consensuelle en public et penser le contraire. La pire interprétation de ces adages, uhisha umurundi ko umwanka nawe akaguhisha ko abizi, mukabana ou alors nta mpamvu yo guhandwa ku rurimi ikirenge gihari.

Notre mémoire collective quasi inexistante est remplacée par autant de souvenirs refoulés, transmis lors de rares discussions intergénérationnelles au sein des familles. Celles-ci, qui, successivement perdent leurs membres, n’ont d’autres choix, de survivre en se souvenant ou pas, lorsqu’elles sont forcées à l’oubli. L’impunité institutionnelle oblige.

Pour autant, ces histoires omises se réinvitent toujours dans les débats avec ou sans notre consentement. Heureusement, l’histoire, elle s’invitera chaque fois qu’elle le jugera utile; à nous d’en tirer les leçons.

Notre indépendance “bâclée” n’est que le reflet de ce passé non réglé. Sinon, comment expliquer les massacres qui jalonnent ce cinquantenaire que nous étions si fiers de célébrer?

Nous avons non seulement reproduit les valeurs injustes coloniales, mais nous y avons ajouté nos propres valeurs oppressives. Je peux comprendre qu’il n’est pas évident de nous regarder en face, mais avons-nous seulement essayé?

Vous me pardonnerez ce bref détour historique, parfois laborieux, mais il est nécessaire dans une conversation inconfortable que nous nous refusons d’avoir.

Les premiers régimes politiques n’étaient pas plus égalitaristes que les anciens colons. Pire, la classe dite “intellectuelle” a vite exclue la paysannerie burundaise. Le système éducatif consistait en un apartheid scolaire: la communauté dirigeante Tutsi a pu choisir son éducation pendant que les Hutu, dans leur majorité, se contentaient d’accepter le peu de choix qu’on leur accordait. Sans oublier, les relations sociales qui se construisaient sur une base discriminante ethnique. Les Tutsi ne furent pas non plus tous les heureux récepteurs de ce système.

Aujourd’hui, pétris d’ignorance, nous n’avons même pas l’humilité de l’admettre. Il est tellement plus facile, de nous accuser mutuellement sans prendre le temps ni la peine de connaître ce passé historique dérangeant. Pourtant, à bien des égards, il nous affranchirait en déterminant les responsabilités de chacun(e).
Il n’est surtout pas question d’imputer des actes à un groupe de personnes. Pendant que certains étaient opprimés par les régimes coloniaux et post coloniaux, voire actuel, certains ont pu construire leurs vies en toute sérénité. Que disons-nous aux familles des victimes anciennes et actuelles, qui n’ont pu ni enterrer, ni pleurer leurs morts? Et quelle place réservons-nous aux rescapés, difficilement intégrables dans notre société étripée? Moins sensationnel, sommes-nous prêts à assumer l’idée d’une lutte de classe, que nous entretenons à l’aide de chimères ethniques et de rancœurs passées? L’état ne peut pas tout faire, nous devons, certains d’entre nous, remettre en question nos privilèges bien ou mal acquis.

Nous avons l’obligation d’offrir mieux que la chair à canons à notre jeunesse. Il est normal qu’un jeune précaire, au chômage, sans terre ou autre perspective d’avenir, soit facilement embrigadé. Qu’ils soient sans-échecs ou imbonerakure, ce sont nos enfants, nos frères et sœurs, nos cousins, nos cousines, nos filles, nos fils, ils sont NOUS. Nous aspirons à une vie agréable, mais nous voulons la construire sur les injustices et le sang d’autrui. Seulement, la roue tourne. Ce qui ne nous atteint pas aujourd’hui, il n’est pas garanti qu’à l’avenir, nous n’en soyons pas la cible. Etant ce que je suis, je suis peut-être opprimée de par mon ethnie et mon sexe, mais je suis privilégiée, par mon éducation et mon origine sociale. Un être humain, ce n’est jamais noir ou blanc, ce sont des tons de gris qui cohabitent ensemble; d’où l’importance capitale de réinventer notre société dans le respect des couches identitaires individuelles!

Je nous mets au défi de vulgariser nos histoires, celles qui prônent le vivre-ensemble dans la richesse de nos différences. Les anciens sont notre clé principale, pour qu’on ne perde notre essence burundaise. Le système éducatif démissionnaire et absent doit être restructuré pour offrir les mêmes chances à tout le monde, car aucune forme d’intelligence n’a le monopole.

Nous ne pouvons plus nous contenter d’un “je ne savais pas” ou continuer à nous plaindre de tel régime. Nous, en tant que citoyens, que faisons-nous?

Je suis consciente que ce sera long, compliqué et complexe, mais tout en restant optimiste, nta mvura idahita.

Le mot de la fin: et si c’était la mission de notre génération?

[1] Documentaire: le Burundi Colonial
Le Burundi colonial 2: https://www.youtube.com/watch?v=KMhRg3H7Tts
Le Burundi colonial 3: https://www.youtube.com/watch?v=GQAxfq0Kgws

[2] Crises et Révolutions agricoles au Burundi -Hubert Cochet/Peuples et rois de l’Afrique des Lacs- Emile Mworoha

[3] Littérature coloniale: Les Barundi- Hans Meyer

Par Christella Mariza Kwizera qui est étudiante-chercheure à Lyon, en France.

Photo par Arnaud Gwaga Mugisha