Dans sa dernière refléxion, mon ami Nishimikijimana Eloge a fait part de ses inquiétudes de voir le pays sombrer dans un énième conflit ethnique. Il a aussi essayé d’identifier les principaux courants dynamiques qui influent sur la crise en cours au Burundi. Ici je réponds à ces inquiétudes, mais j’explique en même temps pourquoi si le dialogue est une option séduisante, il n’est pas adéquat pour le problème auquel nous faisons face, au risque de reporter le conflit à plus tard [en supposant qu’on parvienne à enrayer la machine exterminatrice du régime].

“Un peuple qui oublie son passé se condamne à le revivre”

Voila la citation qui me vient à l’esprit lorsqu’on évoque les dates sanglantes qui ont marqué notre petit pays, le Burundi. Ces dates ne sont pas utilisées dans le but d’éviter les horreurs du passé, mais pour justifier/excuser/tolérer celles du présent, perpétuant ainsi le cycle de violences. Imaginez un seul instant que Nkur­­­unziza s’en tire sans être inquiété, et vous pouvez déjà prédire une autre crise sanglante dans un futur plus ou moins proche. Ayant dit cela, on peut sans aucun doute me classer dans la catégorie “anti-mandat”. J’ajouterai que je suis un “va-t-en guerre” pour ne rien arranger. Suis-je un extrémiste pour autant? Je ne me considère pas comme tel.

Je suis de ceux qui écoutent, les yeux brillants, les histoires de ces jeunes tutsi de Cibitoke–Mutakura qui trouvent refuge à Buterere (population à majorité hutu et anti-mandat), lorsque la répression devient intense. Je sais qu’aucune action armée ne serait possible dans les hauteurs de Musaga ou Kanyosha, aucun repli viable dans ces montagnes, si la population (à majorité hutu) était hostile. Aujourd’hui, j’ai fui mon pays, mais le premier à avoir proposé de me cacher est un hutu membre du FNL-Rwasa vivant à Kamesa. Pour lui, c’était le meilleur refuge pour un tutsi. “Qui irait te chercher là-bas?” me disait-il.
Voyez-vous, c’est le drame de cette crise.

La population burundaise est plus intelligente que beaucoup ne le pensent ou ne l’imaginent. Quand je dis “il y a bien une intention du ‘pouvoir’ de s’en prendre systématiquement à la minorité tutsi”, certains intellectuels hutus pro-mandats décident de fermer les yeux sur toutes les indications qui vont dans ce sens, puis affirment sans sourciller qu’il y a un plan tutsi qui se cache derrière cette alerte. Un plan pour reprendre le pouvoir. Pour mon camarade FNL de Kamesa, le danger que court un jeune tutsi était déjà réel en Mai, et il me proposait de me cacher là où personne n’irait me chercher.
Comprenez qu’entre les deux il y ait quelqu’un avec qui j’ai envie de cheminer dans le Burundi de demain. Et comprenez aussi qu’ils sont nombreux à penser comme mon ami. Ils sont si nombreux qu’ils sont dans la police, dans l’armée et la rébellion. Partout.

P.Claver Mponimpa (Hutu) a lancé les premières alertes sur la formation d’une milice à Kiliba ondes en RDC. Léonce (Frodebu &Hutu) a alerté, parmi les premiers, sur les intentions génocidaires du régime. Le 12/12/2015 à Nyakabiga, Cibitoke, Mutakura, Jabe, Musaga, des centaines de jeunes tutsi ont été enlevés ou exécutés en un seul jour. Pourtant, nous nous posons encore des questions sur la nature réelle des crimes qui sont commis, et sur l’idéologie qui les sous-tend. Faut-il donc que le Président Kagame en parle pour que ça devienne plus réel pour nous?

Appréciez donc vous-mêmes: “Quand un hutu dénonce un génocide en préparation au Burundi, on le taxe de politicien manipulé. Quand un étranger le fait, il ne comprend rien à notre beau pays. Et quand c’est un tutsi qui s’y colle, il ethnicise le conflit ou cherche un moyen de revenir au pouvoir en provoquant un génocide [contre ses semblables, disons même sa propre famille]” Et la boucle est bouclée. Silence on tue!

Et ne demandez surtout pas pourquoi on vous tue! Ou pourquoi la police et les Imbonerakure ont continué à venir vous chercher dans vos maisons entre fin-juin et mi-juillet, alors que vous n’osiez même plus manifester.

Et le crime devient banal, la mort quotidienne, l’indifférence grandissant, les #1212Massacres se multiplieront car votre révolte est prévue, la réponse aussi. Et on voudrait que celui qui a initié ce projet infernal reste au pouvoir? Celui qui n’a pas hésité à décrire la société civile et les médias comme étant dominés par une seule ethnie, scellant du coup leur destin et désignant l’opposition telle qu’il la concevait. S’opposerà lui c’est aussi s’opposer à la volonté divine. La guerre qu’il mène contre ses ennemis “désignés” est donc sainte. Car pour un projet aussi monstrueux, il vaut mieux avoir l’absolution divine, du moins dans son esprit.

Les courants pro-mandats qu’Eloge décrit ont ceci en commun: “aucun ne veut la paix dans ce pays. On ne peut vouloir la paix et justifier l’injustifiable. Ils espèrent plutôt une victoire sans que la guerre n’atteigne leurs maisons.”. Dans mon camp, je dois juste me battre contre ceux qui refusent de se résoudre à la solution armée. Ceux qui me décrivent comme extrémiste et que moi j’accuse d’être dans le déni total. Puis il y a ces ultra-extrémistes dont tu parles. Espérons que c’est une minorité dans la minorité!

Dans le Burundi que j’imagine, 50/50 dans les forces de sécurité ou 40/60 dans les postes politiques ne sont pas suffisants pour protéger une minorité lorsque les autorités décident “consciemment” de lui attribuer la responsabilité de leurs échecs. Il faut plusieurs amis comme le mien, car lui, contrairement à certains autres (dans les deux camps), a appris du passé et de nos erreurs. Et il en a tiré des leçons. Cette crise est politique et doit le rester, quel que soit le projet machiavélique du régime!

Par Lionel Sunshine. Retrouvez-le sur son blog lionelsunshine.wordpress.com et suivez le sur Twitter: @Lionel_SN

(Source de l’image: africablogging.org)