Ma mère m’a raconté comment, enfants, ils se sont cachés lorsque des rebelles ont attaqués. Ceux-ci disaient “maï mulele – maï mulele”.

Mon père, plus âgé à la même période, lui m’a parlé de comment des camions sont venus à leur école prendre certains élèves. Ils ne sont jamais revenus.

Ces deux paragraphes suffisent amplement à presque tout Burundais pour se faire une idée de mon appartenance ethnique, et partant se faire un a priori sur la suite de ce texte. Tel est notre problème: l’a priori, la généralisation, l’absence du bénéfice du doute. Tellement le trauma est grand.

1972, je ne l’ai pas connu. C’était bien des années avant ma naissance. Par contre, cette année a marqué pas seulement mes parents, mais également mon vécu et peut-être (et je ne l’espère pas) celui de mon fils—1 an aujourd’hui.

Mes souvenirs les plus vifs sont ceux de la crise des années 1990-2000. 1991. 1993. 1994. 1996… 2003. Le coup d’état. Les corps dans les rues. Ntibantunganya. Le coup d’état. L’embargo. Buta. La misère…

Passée la guerre et après les élections de 2005, l’espoir. Enfin. Je me suis dit que violences et chaos n’appartenaient désormais plus qu’au passé. J’avais tort.

Aujourd’hui, une décennie plus tard, j’ai peur. Vraiment peur. Peur pour le Burundi. Le sentiment que l’on tourne en rond. En rond, continuellement.

Voici pourquoi.

J’ai peur de l’intolérance.

Cette obstination burundaise, que chaque autre Burundais doit (ou devrait) penser comme moi. Les camps pro-3ème mandat et anti-3ème ne sont nullement homogènes, et chaque jour de crise renforce le courant le plus extrême.

Chez les “pro”, il y a trois courants majoritaires et influents: les “intellos silencieux”, les “3/4-extremistes” et les “4/4-extremistes”. Les intellos regroupent des individus bien formés, jeunes, qui depuis la fin de la guerre ont cet espoir de faire un Burundi meilleur, après des années volées sous dictature militaire. Ils sont “silencieux” car ne peuvent émettre d’avis nuancés sous peine d’être considérés comme frondeurs. Les “3/4-extremistes” sont moins nuancés : la crise actuel est due aux tutsi (par l’entremise de Kagame, Buyoya et Louis-Michel). Les “4/4-extremistes” sont similaires aux précédents, juste qu’ils considèrent que les tutsi ne sont tout simplement pas Burundais (ou vrais Burundais,abenegihugu)—ils seraient plutôt cousins de… Sankara, paraît-il.

Chez les “anti”, il y a deux grands courants influents: les “pseudo-pacifistes” et les “va-t-en-guerre”. Les deux s’entendent sur un point: Nkurunziza doit partir. Les uns veulent aller jusqu’à la guerre ouverte d’autres pas. Aussi, pour être totalement sincère, il y a certainement des “ultra-extrémistes” qui pensent au fond que les hutus ne peuvent pas gouverner, qui se disent tutabitanze baratumara!

D’habitude, le politiquement correct omet—et surtout n’écrit pas—ce que je viens de dire. C’est ce que nous avons effectivement fait pour chacune de nos crises passées et nous nous sommes cassés la figure. Pour une fois, changeons!

Considérer que chaque camp est monolithique et homogène est une grave erreur. C’est une généralisation risquée qui ne fait que donner du poids aux tendances extrêmes.

Ensuite, j’ai peur de l’évocation du Rwanda dans la crise burundaise.

Dans sa dernière série de tweets, le Président rwandais parle de la stratégie du pouvoir de Bujumbura. Il utilise un hashtag #sharedideology lorsqu’il met en relation cette stratégie et le mouvement des FDLR. J’ai peur, d’une part parce que cela suppose que le pouvoir a une certaine cohérence stratégique (ce qui même non avéré donne du poids aux extrémistes); j’ai peur, d’autre part, parce que les tutsi burundais peuvent, par généralisation, devenir victimes collatérales.

Il y a quelques mois, la crise burundaise était jugée purement politique. C’était vrai. Depuis les attaques sur les camps militaires, les massacres dans les quartiers et les violences qui s’en ont suivi, les propos et marches publiques qui se sont tenus, dire que la crise est purement politique est, aujourd’hui, faux. Et c’est ici qu’on tourne en rond: quelque soit le début, on a toujours le même point d’arrivée, l’ethnie.

Chaque crise post-indépendance nous a toujours conduit vers un clash ethnique. A chaque fois, des milliers sont morts, des orphelins laissés derrière, beaucoup parmi eux jurant vengeance. 2015 est sûrement la seule crise qui n’a pas démarré sur des relents ethniques. Et, peut-être, la seule que l’on peut toujours sauver de cette spirale—bien qu’elle soit avancée et je ne vois juste pas comment.

Ma peur aujourd’hui est qu’il n’y a pas de signes positifs. Entre un pouvoir dont certains des leaders croient en une destinée divine alors que d’autres taxent leurs frères de tous les maux, et une opposition qui semble n’avoir plus rien à perdre, le compromis semble bien loin—kure nk’ukwezi.

Et pourtant, on aurait pu éviter tout ceci, bien avant la candidature et bien après celle-ci.

C’est comme si c’était plus fort que nous, tourner en rond.

J’en déprime.

Par Eloge Nishimikijimana. Retrouvez-le sur son blog personnel: nishelo.blogspot.com.ng et suivez le sur Twitter: @nishelo

(Source de l’image: japantimes.co.jp)