On a toujours le choix, et toutes décisions prises auront un impact sur notre futur. J’ai eu le choix, entre la vie et la mort, et j’ai choisi.

Je suis née à la campagne, dans un centre de santé qui se situe pas loin de la demeure de mes parents, à seulement 25 km de là. J’ai eu une enfance normale, comme celle des autres, je crois.
Mes parents étaient tous les deux paysans. Inutile de vous décrire leurs quotidiens: ma mère était cultivatrice et éleveuse, et mon pere était d’une part paysagiste, et d’autre part alcoolique. Je me dis aujourd’hui qu’on le jugeait trop et qu’on ne l’aidait pas suffisamment, et c’est ce qui l’emporta. Bref, j’ai eu un passé, il était normal.

Après la mort de mes parents, de mes frères et de mes sœurs aînées, j’ai gardé la maison construite par mon père jadis, et j’y vis aujourd’hui seule, avec mes deux dernières vaches et mes sept chèvres. Une petite maison dans une prairie située sur une petite colline isolée. La famille Muhoza habite à 500m de chez moi. Ils sont tous les deux instituteurs au lycée communal, et ont un petit commerce en ville. Leur fille aînée s’est mariée, et leur fils étudie en Europe. C’est un foyer aisé qui ne manque de rien.

J’ai un manguier dans ma cour. Tous les jours se ressemblent, mes réveils, mes activités, la routine… Une vie qui s’en suit chaque matin et chaque soir, et qui ne s’améliore pas. Mes genoux me font mal lorsque je me lève et je souffre chaque fois que je m’assoie. La vieillesse est une torture.

Mes enfants vivent dans la capitale, et mon mari a quitté ce monde il y a deux ans déjà. Un mariage arrangé, un mari violent, des enfants adorables.

Ma vie est une autoroute infinie de solitude.

Sandra est ma jeune domestique. Travailleuse et impliquée, je l’aime bien, j’ai confiance en elle. Je n’ai pas tellement le choix de toute façon. C’est la nièce à ma cousine. Je crée de l’emploi, c’est déjà bien.

J’ai tous les soirs l’habitude de prendre une grande tasse de thé après le dîner, ubugali n’ibiharage. L’électricité manque dans notre commune, alors ce sont les bougies qui nous éclairent. Cette nuit sera différente des autres, mais je ne le sais pas encore.

Il a plu durant tout l’après-midi. Il y a de la brume, une humidité plutôt rafraîchissante qui accompagne bien mon thé au lait brûlant. J’aurai aimé partager cette instant avec des proches. Mes seuls voisins ne sont pas très sociables, ni bavards. J’ai à vrai dire peur de m’imposer, et nous nous adressons à peine un bonjour.

J’appelle Sandra, une fois, deux fois, aucune réponse. Soit elle ne m’entend pas parce qu’elle dort surement, ou soit je ne crie pas assez fort. Je ne le saurai jamais.

Je me redresse du fauteuil pour aller me coucher mais j’entends une première grenade qui détone pas loin de chez moi. Si je l’entends, c’est que ça doit être tout près. Je ne sais pas quoi faire, je n’ai aucun moyen de communication. La ville est à 25 km. Mes voisins sont sûrement en danger. Je ne pourrais jamais courir, mes jambes me trahiraient en chemin.
Sandra, où est-elle bon sang?!
Des coups de feu retentissent. C’est effrayant. Je veux être sûre que Sandra va bien. Je sors dans la cour et cherche d’un regard perdu la jeune fille. Je m’approche de sa chambre… elle n’y est pas. S’est-elle enfuie? La reverrai-je un jour? Oh mon Dieu, sa mère m’en posera de ces questions! Je m’inquiètes, je stresses. Je devrais retourner à l’intérieur de la maison, le temps que tout s’arrête.

Le ciel est étoilé, il n’y a pas de nuages. La pleine lune illumine cette triste nuit.

Je rentre dans ma chambre, je fais bien attention de bien fermer les portes, et je me demande toujours ce qu’il se passe dehors. Je le saurai demain, peut-être.

J’entends des voix pas loin. Ils semblent s’éloigner.
Puis plus rien… tout redevient comme normal.
Je vais essayer de dormir.
Deux heures plus tard je ne dors toujours pas, la curiosité  me ronge. Je dois absolument savoir ce qui vient d’arriver à côté de chez moi. J’hésites d’abord, mais après réflexion, j’y vais. Je sors de la maison, je passe par derrière pour voir si Sandra n’est pas rentrée. Elle n’est pas revenue, lâche! Je ressens de la haine maintenant. Comment pouvait-elle abandonner une vieille femme comme moi, une vieille femme qui l’a quasiment élevé?! Je suis déçue par son comportement. Je continue à y penser et à râler jusqu’à ce que j’arrive devant l’enclos des voisins.
Sur mes gardes, je pénètre à l’intérieur. La porte est grande ouverte. C’est bien ici que c’est déroulée l’attaque!

J’ai l’impression de revivre un passé, un passé très lointain, un passé qui me rappelle le jour où j’ai perdu mes grands-parents, certains de mes oncles aussi, assassiné chez eux, pour des parcelles, pour des biens familiaux, pour des raisons ethniques ou pensées politiques… avec leurs corps immobiles, certains décapités à coups de machettes. Je me rends compte que la mort nous guette de partout. J’essuie les larmes qui dégoulinent sur mes joues et je m’introduis dans la maison.

Je ne trouverai jamais les mots qui puissent exprimer mon ébahissement en poussant la porte qui était entrebâillée. Un massacre ne convient pas pour décrire l’horrible calvaire infligé à cette famille. Quatre corps gisent sur le sol du salon, morcelés.
Je suis sous le choc, je ne tiens plus debout. Je dois sortir, courir, fuir cet endroit maudit. Je veux juste partir et tout oublier, même si je sais que je ne pourrais jamais. Je sais que ça fera partie de ma vie maintenant, que c’est inscrit dans ma mémoire à jamais, et je me vais me culpabiliser jusqu’à la fin de mes jours pour être venu ici.
Je suis pétrifiée! Que ferait une autre personne à ma place?! Chercher de l’aide, appeler quelqu’un… la police?!
Je dois agir, héler quiconque pourrait me débarrasser de cette folie meurtrière. J’imagines leur souffrance, je ne comprends pas! J’ai une main sur ma bouche et mon nez, et l’autre caresse le mur. Je cherche la porte de sortie. J’ai les yeux mi-fermés. Je ne veux plus rien voir.

J’entends un bruit, un petit cri, comme un gémissement. Je reviens sur mes pas, et j’entends de mieux en mieux. J’entre dans la chambre d’à côté. Ikirago (une toile fabriquée à la main avec des tiges de papyrus) couvre le sol, et j’aperçois comme un mouvement dans des pagnes posés dessus. Je dévoile ce qui parait être un enfant. Il est tout petit. Je me brise le dos pour le prendre. Il est calme. Le massacre a sûrement eu lieu pendant qu’il dormait. Non, les coups de feux l’auraient quand-même réveillé. Je le serre dans mes bras. Il a longtemps pleuré. Je comprends que c’est un rescapé, un miraculé.

Je ne savais même pas qu’ils avaient un gamin, mes voisins.

Son regard innocent me trouble. Il est tétanisé. Il a du mal à lever les yeux vers les miens. Je le rassure en le serrant fort sur ma poitrine. Il me répond positivement en refermant ses bras autour de ma nuque.

Je ne veux pas repasser par la scène du crime. Je n’ai pas le courage, et je ne veux pas que le petit voit sa famille dans cet état. Je ne pourrai jamais passer par l’étroite fenêtre de la chambre; le gamin, si, par contre.
Je passe alors par le salon, seule, et dégoûtée. L’odeur du sang me donne la nausée. Je frôle l’évanouissement. Je m’ai qu’un seul souhait: m’évader de cet endroit vite fait! J’enjambe quelques corps inertes et je franchis le seuil de la porte du salon. Enfin.

Le petit est resté assis sur le rebord de la fenêtre, il tripote sa jambe droite. Je le porte et prends le chemin de mon domicile.

Nos maisons sont isolées, séparées de loin de la ville. Je doute de ma capacité à marcher jusque là-bas. J’atteins mon foyer, essoufflée. Je poses le petit sur le fauteuil et je ferme toutes les portes au cadenas. Sandra n’est pas rentrée, ça ne m’étonne pas. J’allume une bougie. Je sers du thé au garçon, et je m’assoie et le contemple le boire. Il est mignon. Différent, mais mignon. Il a de petits yeux et un teint sombre. Il est gêné. Je lui fais peur, je devrais arrêter de l’observer ainsi.

Witwa gute? (comment t’appelles-tu?)

Il ne me répond pas. Il baisse son regard. Il est timide. Il me parlera peut-être demain. Il a fini son thé. Il dépose la tasse sur la table et me remercie. Au moins, il est poli. J’ai envie de le reprendre dans mes bras.

Je me lève et l’emmène dans ma chambre, sur mon lit. Je vois qu’il a froid dans son t-shirt et pantalon léger. Je lui mets alors un de mes pulls XXL. C’est trop grand, mais ça ira. Je le couche et l’enveloppe d’une couverture. Je m’allonge sur le côté de ses jambes, je m’endors.

Je ne rêve plus beaucoup depuis longtemps. Je pries amplement, mais Dieu n’est pas toujours présent. J’essaie de comprendre le sens de la vie. J’aimais la science auparavant, mais plus maintenant.
Je repense à mes enfants lorsqu’ils étaient encore sous mes ailes. Chaque jour, ils me manquent. Leurs enfantillages, leurs caprices, leur présence… Je vous disais que la vieillesse est une torture. Je n’ai pas précisé que ce n’est pas pas que physiquement, mais moralement aussi. On grandit en enviant son avenir, et lorsqu’on y arrive, on a qu’une seule envie: c’est de revenir en arrière. Mais tout ce qui grandit ne s’amoindrit pas, à moins qu’on l’on le coupe. La vie n’a pas de formule. Je le sais bien. Mon jour est proche.
J’arrêtes de réfléchir, je prends sommeil.

La nuit ne sera pas longue.
Je me réveille, j’ai soif. Le petit dort encore, il s’est endormi tard. Il a eu du mal à prendre repos. Je regrette, mais je me demande à quoi il rêve. Je me souviens de moi à son âge. J’étais très mince, maigre. Ma nutrition n’était pas équilibrée, je manquais de vitamine D. A un certain temps de mon enfance, il y avait la famine. Nous n’avions que des feuilles de manioc bouillies pour manger. Rien que ça.
J’ai eu un passé normal.

Je vais allumer le feu et rechauffer le thé du soir. Je n’ai presque plus de bois; et plus d’eau non plus. Sandra faisait tout d’habitude. Je penses à un moyen qui nous mènera moi et le petit en ville; nous allons marcher jusqu’à la route principale et demander un lift.

Je me dis que je devrais retourner chez les voisins pour voir s’ils n’avaient pas de téléphones mobiles chez eux. Non, je risquerai de perdre connaissance. Avec le temps, c’est sûr que les corps sentent  déjà. C’est une épreuve à ne pas tenter.

12heures passé. La faim devrait avoir réveillé le petit. Je vais le réveiller.
Je m’approche du lit, je le secoue doucement, mais aucune réaction. Je le secoue un peu plus fort; il ne réagit pas. Je lui enlève la couverture et je le force à s’assoir sur l’extrémité du lit. Avant qu’il ne retombe sur le dos, je perçois comme une tache sur le drap du dessous. Elle est encore humide. Je regarde mes doigts. Du sang! J’examine directement la partie inférieure de ses jambes, et je discèrnes comme un trou. Un trou exigu. Une balle perdue! Je dois faire vite!

Je prends un de mes pagnes du dimanche, et je couvre le petit que je portes maintenant sur mon dos. Je serre le pagne au-dessus de ma poitrine. Je fais attention à ne pas trop comprimer la jambe blessée du petit. Je marche le long de la voie qui mène à la chaussée principale qui conduit vers la ville.

30 minutes que je marche déjà. La route vers laquelle je me dirige est à une quinzaine de kilomètres de chez moi. Je me demande si j’y arriverais saine. Je suis anxieuse et essoufflée, le gamin est peut être petit mais doit peser dans les 35 kilos. Je perds espoir et je pleure. Je pleure parce que j’ai peur pour ce petit, peur qu’on tombe tous les deux, peur parce que je me culpabiliserais toute ma vie si je ne le sauve pas. Je pleure parce que j’ai de la peine; je soufre intérieurement. Il n’a plus de famille; que va-t-il lui arriver après si je le sauve?
Non, là n’est pas la question!

Ma respiration ralenti et j’ai des douleurs à la poitrine. Je m’affaiblis mais je dois à tout prix atteindre la route!

Je marche vite, je coure presque. J’actionne mes mouvements. J’ai des sensations de brulures au niveau du cou et de la mâchoire aussi. Je dois être entrain de me déshydrater. Je n’ai pas bu d’eau avant de quitter ma maison. Mes épaules me lâchent. Mais que m’arrive-t-il? Je panique, je dois accélérer mes pas.

Je regarde autour de moi. Des arbres; c’est beau… ça me rappelle mon enfance, une enfance normale et remplie de souvenirs. Cette allée qui a toujours était boueuse pendant la saison pluviale, mais pierreuse et rigide pendant les saisons sèches. Je suis émue, je pense à la vie du petit avant le drame. Il jouait peut être ici. Ça me rappelle ma mère, ma sévère et juste mère; mais aussi une amie… Muco. Claire de peau et au regard fin. Elle fut victime d’une agression sexuelle sauvage, et succomba à ses blessures après quelques heures. Sa mère ayant refusé de l’emmener à l’hôpital, elle espérait une guérison divine. Muco avait 14ans quand elle est morte. Je pense à son côté aventurier. Elle appréciait sa vie et le montrait. Elle était comme un oiseau. Elle ne restait jamais dans un endroit pour longtemp. Son monde était imaginaire. Muco aimait se créer des rêves, imaginer des expériences surnaturelles. Elle utilisait souvent le terme “s’évader” pour quand on allait en ville. Mais ce qui me rapprochait d’elle était les discussions intimes sur nos coups de cœurs. J’étais une fille timide et je ne parlais jamais des garçons à mes sœurs. J’avais peur des jugements.

Aucune route au-delà de ce que je vois. Je désespère. Je suis certaine que je ne parviendrai jamais à la route principale. Je sanglote. Je n’en peux plus, je me sens abattue! J’ai pourtant essayé! Dieu me pardonnera, j’ai essayé. Je me retournes pour regarder le petit. Il a les yeux ouverts! Je reprends espoir. Jamais je ne m’arrêterai! Jamais! Je m’empresse à nouveau.

J’aperçois comme une personne au loin. Je marche plus vite, c’est bien quelqu’un. La hâte m’excite, j’y suis presque!

HEMWE! HEMWE! NDABASAVYE MUHAGARARE! (Vous! Vous! S’il vous plait, arrêtez-vous!).

Je lève mon bras droit pour lui faire signe.

NDABASAVYE MANA YANJE! Muhagarare! (Je vous en supplie! Arrêtez-vous, mon Dieu!)

Je termine à peine ma phrase. Je me sens tout époumonée. Je hume une pression sur mon torse. Je serre ma main droite sur ma poitrine gauche. Une douleur singulière me paralyse les muscles. Je me bats pour ne point perdre l’équilibre mais c’est plus fort que moi… je tombe par terre. J’étends mon bras gauche pour ne pas tomber face contre sol. J’essaie de me relever malgré la peine qui m’engloutie précipitamment. Une souffrance cardiaque me tue. Je regarde si l’individu m’a vu. Il s’approche. La peine me gagne. Je cède et perds conscience.

Mon dernier rêve remonte à quand j’ai perdu mon frère. Il est mort du diabète à seulement 61 ans. C’était mon cadet. Je me rappelle quand on jouait ensemble lorsqu’il n’était pas à l’école. Seuls nos frères sont allés à l’école, à l’exception d’une de mes grandes sœurs, Irène. Mon frère était timide et réservé, mais très attentionné. D’ailleurs, il aimait beaucoup Irène. Elle était gentille, c’est vrai. Elle avait la force de ma mère et la gentillesse de mon père. Mais elle me rendait jalouse. Mon père aussi était quelqu’un de bien. Il nous achetait des bonbons quelques fois. Du sucre assez souvent, mais adorait beaucoup plus le miel. Mon père buvait trop, et souvent quand il rentrait, il battait ma mère. On se cachait et on n’intervenait surtout pas. Elle était forte ma mère. Elle se débattait assez bien et réussissait toujours à le calmer et à le coucher.

Je suis entre la vie et la mort. Je ne vois presque plus. Quelqu’un tente de me dire des choses que je ne comprends pas. Il me fait des gestes que je peine à comprendre. Je pivote ma tête vers le côté. Nous sommes dans une voiture de type pickup. On est à l’arrière. Je regarde les autres passagers. Le petit est là et il me tient la main. Je ne l’avais même pas senti. C’est plus lui la victime, mais moi… la mourante. J’ai presque perdu tout sens. Je regarde le ciel qui bouge, c’est amusant.

J’ai réussi! J’ai sauvé la vie du petit! Il est sain et sauf Dieu merci! Je veux sourire mais je me sens trop faible. Je n’arrives même plus à respirer. J’agonise pendant un certain temps avant de perdre toute source d’air. Mon cœur se contracte, c’est comme si on m’écrasait le thorax. J’ai froid. Un homme essaie de me ranimer. Je le fixe intensément.

J’ai eu une crise cardiaque à 87ans. J’ai sauvé la vie d’un jeune garçon nommé Rutara, et je m’appelais Irakoze Juliette.

Par TM qui vit et étudie à Bujumbura

Photo par Chris Schwagga