Et ce fut ta fin.
Brusque,
Lente,
Violente,
Douloureuse et enfin…
Silencieuse.
Tu t’es élevé quittant ton corps…
Oui, je veux croire en l’existence de l’âme et en la vie après…
Je veux dire Elle… la Faucheuse ;
Je crois que tu nous regardes du haut des cieux,
Avec un brin de nostalgie dans tes yeux, et un petit sourire comme tu savais si bien le faire ;
Je m’interdis de penser qu’après elle, il n’y ait plus rien
Ça me permet de tenir un peu…
Croire que tu serais parti pour ne plus vivre, autre part autres choses, me serait dur.

Je t’ai vu en ville dans cette allée, Kuri Plaza, où tout le monde soutient le regard de tout le monde; tu l’as aussi fait… je crois… je pense…
18h attendant un bus pour pouvoir t’y hisser; tu sais combien, avant, vos bus étaient rares à cette heure-là et combien il fallait batailler pour y entrer
En boîte où tu faisais valser cette fille, Seigneur ce que tu étais heureux!!! Elle souriait… elle t’aimait…
Je t’ai vu à l’église; c’est beau de voir une maman danser, c’est si gracieux…,
Sortant de la boucherie avec des saucisses dans ce petit sac rose, surement c’était pour tes enfants…tu les aimais tant…
Rentrant chez toi, ta canne à la main, tu étais un vieux solitaire… on t’aimait ainsi…
Je t’ai vu dans le quartier avec tes potes, kwirigara ou jouant au foot, au basket…
Souriante avec tes copines… Elles disent que tu étais très intelligente… Mr. le Directeur te regrette beaucoup…
On s’est croisé à l’Université, tu commençais fraichement ta première année…
On s’est croisé à l’Université, il ne te restait que quelques mois pour rentrer ton diplôme à la main…
Je t’ai vu au campus, puis à l’hôpital où tu apprenais à exercer…
Tu m’as un jour emmené sur ta moto, tu étais venu à buja pour gagner ta vie… tu essayais de t’en sortir…
Tu avais des rêves, des ambitions, tu te projetais souvent dans l’avenir…
Comme nous tous…
Je t’ai vu… tu étais surtout jeune et… homme …
On ne se connaissait pas… ou parfois…
Tu faisais tout de même partie de moi…
Maintenant je sais…

Et un jour tu es parti,
Tu n’es pas revenu…
Ils t’ont emmené,
On ne t’a plus revu…
Ils sont venus chez toi,
Ils t’ont arraché à la vie…
Je me surprends à penser aux sentiments qui t’ont traversé à ce moment…
Face à ce grossier instrument créé par l’homme contre l’homme…
De la frayeur…
Tu as récité des prières…
De l’incompréhension…
Maltraité, battu, torturé te demandant pourquoi?
De l’espoir…
Tu as clamé ton innocence, négociant ton heure…
De la nostalgie…
Ta famille…
De la conviction en l’inévitable…
Tu as levé les mains…
Pour supplier qu’on t’épargne…
Pour protéger ton visage…
Dernière tentative de survie…
Tes bras, derrière le dos furent ligotés…
Il n’y avait plus rien à faire…
Tu as accepté la fatalité…
Je ne sais pas… je ne saurais jamais… ou peut-être…
Je n’ose pas imaginer ce que ressent ta famille…
Ceux-là qui se sont émerveillés à ta naissance, t’ont bordé, ont partagé tes rires et tes peines
Ceux-là dont tu as été le premier visage qu’ils ont vu, dont le premier sourire a été tien
Ceux-là avec lesquels tu as grandi, joué, eu des éclats de rire, fait des insolites…
Qu’ont-ils ressenti lorsqu’ils t’ont vu par terre, sans vie, mouillé par la rosée?
Qu’ont-ils ressenti quand ils ont vu ces trous béants dans ton corps?
Qu’ont-ils ressenti quand ils ont vu que ton cœur t’avait été arraché?
Qu’ont-ils ressenti quand ils ont soulevé ton corps et ta tête à part?
Qu’ont-ils ressenti quand ils essayaient de remettre tes bras à leurs places?
Qu’ont-ils ressenti quand après t’avoir cherché partout, ils ne t’ont pas trouvé?
Qu’ont-ils ressenti quand ils ont su?
Quand ils ont su qu’ils ne te verraient plus jamais de ton vivant?
Quand ils ont su qu’ils ne verraient même pas ton corps?
Que ton corps serait dans une fosse commune?
A côté peut-être de ton bourreau…
Que ressentaient-ils quand des larmes se sont formées dans leurs yeux?
Quand ils ont tremblé de tout leur corps?
Quand le souffle coupé, ils ont hoqueté plusieurs fois?
Pour enfin crier… crier ton nom…
Crier pour expulser la colère et la rage qui les ont envahis…
Crier parce qu’un creux, un vide se formait dans leur cœur…
Crier parce qu’une partie d’eux, Toi, venait de leur être arrachée et  détruite…
Crier parce qu’ils venaient d’être brisés…
Je ne saurais rendre fidèle cette douleur par écrit…
Un sentiment, c’est difficile à décrire, c’est facile à vivre… je crois… je pense…

Je te donnerai bien des nouvelles d’ici-bas, elles sont surtout mauvaises…
Tes enfants, tes parents ont choisi de pardonner…
Ils sont braves, courageux, ils ont bon cœur…
Tes parents, tes enfants continuent de te chercher…
Ils ont peur de s’y résigner…
Ils ont encore espoir de te revoir…
Mais le soir venu, chacun se retire dans son coin pour te pleurer en silence.

Et moi…
Je me confierais bien ça pourrait m’aider…
Je ne suis qu’une épave maintenant…
Je mentirais si je disais que je vis…
Je me terre à la maison souvent…
Comprends moi, je suis jeune et… homme…
Mon moi profond plane dans un gouffre sombre de mélancolie et de peur…
J’en appelle souvent à Dieu ces temps-ci mais sa lumière n’est qu’étoile maintenant…
J’ai des élans de courage parfois…
Mais ta photo dans cet état me tétanise…
Et ces élans ne demeurent qu’élans…
J’essaie de me préparer au pire…
Mais le pire est pire… je n’y arrive pas…
Le pire tu l’as vécu toi… et il t’a emporté…
Toi dont la faute a été d’être jeune et… surtout homme…
Toi dont la faute a été de vivre dans ces quartiers…
Toi dont la faute a été ton ancienne profession… peut-être…
Toi dont le souhait était de vivre dans un monde plus juste…
Je te promets de souvent me rappeler de toi…Si Dieu me prête vie, je dirais à mes enfants, comme moi-même on me l’a dit enfant
Que ces nuages roses-rouges au crépuscule du soir
Sont là pour nous rappeler ton sang versé…
Ainsi j’espère contribuer à transmettre ton souvenir de génération en génération…
Tu nous manque beaucoup…
Tu nous manqueras toujours…

Moi, qui pense à toi….

AGH

AGH vit à Bujumbura

(Photo par Arnaud Gwaga Mugisha)