Ce matin, je me réveille avec dans la tête, une pensée pour mon Burundi… Une pensée pour ces vies si jeunes si florissantes fauchées au détour d’une rue sale, d’un rêve de survie, d’un espoir de vie… malgré tout. Parce que c’est aussi un peu cela des Burundais: l’espoir envers et contre tout. Malgré tout. Je ne peux m’empêcher de penser que toutes ces vies prises, dans un geste si gratuit…étaient pleines d’espoir pour demain. Tout de même. Alors elles se réveillaient chaque matin, avec l’intention tenace de survivre, d’essayer, de fuir s’il le faut, mais au milieu de tout ça aider un voisin à se mettre à l’abris, tendre la main, partager ce qui reste de leur souffle.

“Partis avant d’avoir tout dit
Partis avant d’avoir chanté
D’avoir pris la vie comme elle vient
Aimer les copains, sauver l’amitié…” – Pierre Bachelet.

Ce matin, je me réveille avec dans la tête, une pensée pour mon Burundi… Une pensée pour mes jeunes compatriotes les plus… “malins”. Mes pairs. Ceux de mon âge, de ma génération… ceux qui se sentiront interpelés par ce que je tente maladroitement de communiquer, ceux avec qui sur les bancs de l’école j’ai appris à “penser”…pour que demain, nous puissions tous naviguer avec aisance dans ce monde de loups savants, munis d’un “bagage intellectuel” suffisant pour le “comprendre”, “l’expliquer”, “l’anticiper”…hein! Pour tout ça. Voilà.

Et nous y voilà. C’est la crise! Le moment où tout d’un coup, nous déployons enfin notre arsenal de savoir, nos habiletés à manier la plume pour expliquer ceci et cela. Pour commenter la sombre réalité que traverse notre patrie, nous étalons nos pensées ô combien lumineuses… cousues de tout bords par des théories de sociologie, philosophie, géopolitique…illustrées à la perfection à l’aide de parallèles savants avec l’histoire et l’actualité d’autres pays du monde… nous avons tout compris! Et ne venez pas nous dire que nous avons le raisonnement un peu creux quand il est si joliment écrit et étoffé.

Non! De toute manière vous le dites si mal, vous et vos passions, vous et vos mots mal accentués, vous et vos réflexions si courtes et peu détaillées. Si vous avez une critique à apporter, travaillez-là mieux que ça… qu’elle soit logique, puis maniez votre langage mieux que cela, parce que si non, nous démolirons vos arguments à l’aide du notre. Parce que nous avons appris nous, plein de théories et nous vous en mettrons plein la vue!

Mais que sommes nous devenus? Aurions-nous perdu en humanité ce que nous avons cru gagner en science…? Quelque chose aurait-il, au final mal tourné…?

Je pense que produire des pages d’analyse “scientifique” sur une situation aussi sombre que celle que nous connaissons en ce moment, requiert une certaine déconnection par rapport à son caractère profondément inhumain et cruel. Il faut pouvoir voir un cadavre et émettre une théorie sur les rapports de pouvoir, il faut entendre un discours déshumanisant et pouvoir émettre une autre théorie en lien avec la géopolitique…etc. Il faut, je crois, garder la tête froide et anesthésier le coeur.

Il y’a des morts des deux côtés de la barrière. Il y’a du sang. Il y’a des mères qui enterrent leurs enfants. Il y’a dans nos rues des gens qui vivent à peine comme des animaux sauvages: à découper des corps en morceaux, à couper des têtes, à exterminer des familles entières. Nous pleurons nos morts et nous oublions nos morts-vivants. Ceux dont la misère de l’âme est si grande que tuer n’est plus qu’un jeu d’enfant.

Vous savez, je les imagine à une époque où ils étaient tout petits, jouant sous le regard attendri de leurs mamans… le coeur léger. Rêvaient-ils d’être professeurs, footballeurs, cultivateurs, médecins, commerçants, simplement heureux parents…etc. Et que sont-ils devenus? Tueurs pour l’instant. La faute à qui? J’ai l’intime conviction qu’ils avaient rêvé mieux avant d’être réduits à presque rien.

Vous savez, je les imagine encore re-croisant leurs mamans aujourd’hui… le regard toujours aussi attendrit et elles diraient avec amour “Comment vas-tu, mon enfant…qu’es-tu devenu?” …et je les imagine répondre “Maman… maman (…)”.

Je crois qu’il y’a des morts au-delà de tout ce que nos riches théories d’instruits pourront jamais nous enseigner. Des réalités que seul l’humanité qui coule dans nos veines et enfouie sous nos plaies peut nous permettre de toucher. Si nous le pouvons encore, posons des gestes humains… laissons peut-être même la compassion inspirer nos prochaines théories. Puis en attendant d’y arriver…taisons-nous, tien. Il n’y a vraiment plus rien de malin à dire, à écrire. C’est du vent tout ça, tant que meurent nos gens.

Je crois que nous n’avons jamais rien appris du haut de toute notre petite science qui puisse nous permettre de dire quoi que ce soit de sensé fasse à la mort de notre propre humanité. Rien.

Par Rhym, qui est etudiant en France

(Photo par Arnaud Gwaga Mugisha)