Cher Reynolds,

Après avoir lu maintes fois ton texte le serment d’hypocrite, je suis d’accord qu’il faut de l’honnêteté dans une relation surtout quand il s’agit de prendre des engagements pour la vie. Malheureusement, en parcourant ton texte, je me suis senti un peu dans l’obligation de questionner quelques passages.

Si j’ai bien compris, tu pars d’abord de l’honnêteté exigée pour le choix de partenaires de vie. Ensuite tu situes ton observation dans la ville de Bujumbura. Enfin, tu généralises sur la culture et la société burundaise. C’est d’ailleurs cette généralisation qui m’a poussé à prendre ma plume.

Quelque part tu affirmes que “nos valeurs traditionnelles sont basées sur la ruse et le conformisme pour survivre en société”. Est-ce vrai ?

En cherchant un peu, le dictionnaire Larousse en ligne décrit la ruse comme “un procédé habile, mais déloyal, dont quelqu’un se sert pour obtenir ou réaliser ce qu’il désire” ou encore “l’adresse de quelqu’un à agir de façon trompeuse, déloyale, pour parvenir à ses fins”. Est ce que notre société et notre culture nous apprennent à agir de façon déloyale et trompeuse? J’émets quelques doutes là-dessus. Par contre, nuançons un peu: oui la prudence et la réserve sont des valeurs de notre culture. Mais en aucun cas la ruse n’a été une de nos valeurs. Une traduction de la ruse en Kirundi serait le mot “urwenge” qui est une contre-valeur de notre société burundaise.

Les héros que tu évoques c-à-d Samandari et Bakame sont des héros qui proviennent d’une part des contes (imigani) et d’autre part de l’univers humoristique burundais (utujajuro, si je peux oser cette traduction). Dans son ouvrage “Itinéraire de la sagesse. Les Bashingantahe hier, aujourd’hui et demain au Burundi”, l’abbé Adrien Ntabona parle d’un Samandari qui a osé contraindre le roi à recourir à la sagesse des Bashingantahe au lieu de mutiler ou tuer sur-le-champ tout prévenu avant de réunir les preuves de sa culpabilité1. Un Samandari qui est honnête et intègre et qui n’hésite pas de dire la vérité. Tu te rends bien compte qu’il est très éloigné du personnage qui “use et abuse de la ruse … pour survivre”.  Il faut aussi le différencier du Samandari dont on parle dans un contexte humoristique (utujajuro), où l’on se rend bien sûr compte que le registre est très différent du précédent.

Pour ce qui est de Bakame le lièvre, personnage des contes pour enfants, on ne peut pas parler de lui en le dissociant du personnage de Rugwe, le léopard: Bakame qui est le bon personnage et Rugwe qui représente le mauvais. Rugwe qui tend toujours les mauvais pièges et Bakame qui les déjoue toujours avec une intelligence extraordinaire. C’est un peu comme les fables de la Fontaine, où on parle du loup et de l’agneau ou encore comme dans l’univers des dessins animés comme les célèbres personnages Tom et Jerry. L’intelligence de Bakame ici est une intelligence éclairée, celle que notre culture promeut, celle qu’on nomme en Kirundi “ubwenge.

Il faudrait donc mieux contextualiser. Pour cela, je t’invite à aller à la rencontre des deux personnages des contes dont tu parles, c’est-à-dire Samandari et Bakame. Tu pourrais par exemple faire un tour à la bibliothèque ou à la faculté des langues et littératures africaines de l’Université du Burundi, dans l’option Kirundi, pour feuilleter et analyser un peu les recherches et les travaux faits sur ces deux personnages! Tu te rendras vraiment compte par toi-même de cette grande nuance dont je parle.

Ensuite tu évoques la télévision, la radio et internet, et là tu te trouves sur le terrain d’une rencontre interculturelle. Tu fais bien de souligner que les valeurs qui sont présentées via ces moyens de communication sont très différentes des valeurs burundaises. Mais, dans la suite, les quatre points que tu évoques ne sont ni des caractéristiques propres aux burundais, ni des caractéristiques propres aux citadins de Bujumbura. Etant burundais, né à Bujumbura, et vivant à l’étranger, je peux t’assurer que l’on retrouve ces quatre observations telles que tu les cites ailleurs dans le monde. Il suffit de voyager et/ou d’aller à la rencontre d’autres personnes, de différentes cultures, de différentes nationalités pour se rendre compte que la malhonnêteté et l’hypocrisie existent dans tous les pays et dans toutes les cultures. Ce ne sont donc pas des caractéristiques identitaires des burundais.

Pour ce qui est du conformisme en société, je vais être plus bref. Il faudrait s’interroger sur les différents problèmes et les grands maux que l’histoire du monde a traversés, et qui continue à ronger les différentes sociétés. Interroge toi sur les normes sociales dans le monde et dans différents pays, pose toi des questions sur leur évolution, interroge toi sur les défis et les conséquences de la rencontre multiculturelle, questionne toi sur les problèmes d’intégration socioculturelle. Tu te rendras compte que le conformisme aux valeurs sociétales n’est pas typiquement une réalité burundaise. Dans les pires des cas, cela peut aboutir à de sérieux problèmes liés à l’intégration et au rejet de la différence. Un petit exemple illustratif est le débat que suscite le port du voile dans quelques pays en Occident.2

Résultat des courses: défendre la vérité avec prudence et réserve en homme et femme intègre, c’est cela que la culture burundaise et ses valeurs nous apprennent. Donner une opinion est très différent d’être dans la vérité. L’image que tu donnes du burundais, ici je reprends ta citation “demander à un burundais d’être à 100% honnête avec toi reviendrait à demander à un gars qui a vécu toute son enfance dans le Kalahari si chez eux ils avaient une piscine” est vraiment à revoir. Et oui bien sûr l’honnêteté est un socle pour une relation vraie entre individus.

Cordialement,

J.I.

PS: Tu m’excuseras pour le tutoiement. Au Burundi, tu sais bien que le tutoiement n’est pas un signe de manque de politesse quand on discute entre personnes d’une même génération. Pour marquer le contraste, ailleurs dans quelques pays en Occident, les gens, quoique appartenant à une même génération, se vouvoient par politesse, et tutoyer son interlocuteur quand on ne le connaît pas personnellement et sans qu’il ne donne son accord peut être très mal vu.

2 Voile à la plage : entorse à la laïcité ou choc culturel ?

J.I. vit en Belgique

(Photo par Gwaga)