Par Athanase Karayenga

En réponse à l’article That Type of Prison Love et les commentaires y afférent

Ce jour de septembre 1989, la cathédrale Saint Michel de Kigali était pleine à craquer. Les rayons du soleil de 15:00 inondaient le chœur. Tous les regards étaient fixés sur le Pape en visite officielle au Rwanda. Dans son apparat solennel, il était assis sur un trône à côté de l’autel. Le Pape Jean-Paul II recevait les intellectuels rwandais comme il le faisait souvent à chaque escale de ses nombreux voyages à travers le monde.

Dans son allocution, au premier rang de la foule et au nom de tous les intellectuels rwandais, Christophe Mfizi, un esprit brillant, inventeur de la fameuse expression “Hutsi”, il en était un, auteur du fameux livret, “Le réseau zéro”, qui informait l’opinion publique sur l’existence d’un groupe de concepteurs du génocide, ancien Directeur de l’ORINFOR, Office Rwandais de l’Information, équivalent du Ministère de l’Information dans le gouvernement de Juvénal Habyarimana, Christophe Mfizi donc s’adresse au Souverain Pontife à peu près dans ces termes: “Très Saint Père, les prêtres rwandais ont vraiment beaucoup de mérite car ils ont renoncé à fonder foyer pour se consacrer à leur sacerdoce. Dans la tradition rwandaise, on enterre avec un morceau de charbon un homme qui ne s’est pas marié et qui n’a pas eu d’enfants.  Pour dire qu’il est vraiment complètement éteint.”

Après l’allocution de Christophe Mfizi, Jean-Paul II ne s’est pas levé pour prononcer son allocution en réponse. Il était rouge comme une tomate! Furieux! Ne cherchant même pas à dissimuler sa colère diplomatiquement! Il s’adresse à Christophe Mfizi en lui intimant un ordre. ” Quand on parle de ces choses, déclara-t-il, il faut se mettre à genoux! A genoux!”

Catastrophe! Un malentendu extraordinaire venait de provoquer un drame dans la communication entre le Pape et Christophe Mfizi. Celui-ci pensait sincèrement qu’il rendait hommage au courage des prêtres rwandais et le Pape croyait que le porte-parole des intellectuels rwandais s’attaquait au dogme sacro-saint de l’Eglise Catholique.

Pourquoi ce témoignage? Pour dire que les normes de la sexualité dans les sociétés ne sont pas des dogmes théologiques immuables. Dans la société burundaise et rwandaise précoloniale, le célibat était absolument incompréhensible, impensable. Et pourtant, le célibat et la chasteté sont devenus des valeurs morales que les prêtres et les religieuses catholiques ont intégrées dans leur engagement au service de l’Eglise et de la communauté des chrétiens.

Dans la société précoloniale également, les filles mères étaient cruellement jetées dans des gouffres pour les punir d’être enceintes? Qui au Burundi oserait aujourd’hui utiliser ces pratiques barbares contre les nombreuses et malheureuses jeunes filles qui doivent interrompre leur scolarité quand elles sont enceintes?

Les religions pratiquées au Burundi, ne prônent pas les mêmes normes de la sexualité et de la reproduction à travers le mariage. L’Eglise Catholique prône le célibat et la chasteté pour ses consacrés. Les autres Eglises chrétiennes,  protestantes, orthodoxes, évangélistes admettent le mariage pour leurs pasteurs et évêques. L’Islam va plus loin sur cette question. Cette religion admet le mariage et même la polygamie. Récemment, un chef religieux de l’Islam au Burundi exprimait sa totale opposition contre l’interdiction de la polygamie par l’Etat. Car, déclarait-il, la polygamie fait partie des préceptes de l’Islam révélés par Allah au Prophète Mohamed. Donc intouchable!

Les religions, à l’évidence, ne prônent pas la même approche par rapport à cette question combien complexe et sensible de la sexualité des individus. Leurs approches sont même contradictoires. Elles sont pourtant développées au nom d’un Dieu qui, à leurs yeux, est unique source de morale. Or, les humains, apparemment, interprètent chacun à sa convenance, les préceptes de Dieu, d’Allah, de Jéhovah et d’Imana. Alors qui croire?

Les confessions religieuses, n’ont donc pas, au Burundi, comme ailleurs dans le monde, des positions communes sur la sexualité et sur le mariage. En outre, la sexualité, au Burundi, comme dans tous les pays du monde est au cœur de controverses multiples, sociétales, juridiques, religieuses précisément, génétiques, éthiques, anthropologiques, etc, etc.

Car elles touchent un droit inaliénable et une liberté fondamentale des plus intimes de l’individu au sein de la société. Les femmes et les hommes ont le droit de pratiquer, dans leur intimité, la sexualité de leur choix. Pourvu que ces pratiques sexuelles ne portent atteinte publique ni aux bonnes mœurs, ni à la décence et n’offensent ni ne blessent les enfants et les mineurs.

Or, au Burundi, comme ailleurs dans le monde, la religion bien sûr, le Sida, l’Internet, la télévision, les magazines et les livres, le voyage, le cinéma, brassent d’innombrables informations sur les pratiques sexuelles les plus diverses. Celles-ci bouleversent et bousculent violemment les traditions et les croyances les plus ancrées de la tradition burundaise sur la sexualité.

Alors, l’Etat burundais doit-il réguler la sexualité des Burundaises et des  Burundais? Doit-il définir quelles pratiques sexuelles sont légales ou non? A-t-il le droit d’édicter des lois qui rendent telle pratique sexuelle illégale ou non?

Oui, l’Etat burundais doit absolument interdire et sanctionner durement le viol, la pédophilie, les pratiques sexuelles avec des enfants et des mineurs, le trafic sexuel et le proxénétisme, exploitation des femmes et des hommes prostitués… car ces pratiques sexuelles bafouent la liberté des individus par des prédateurs ou par des mafias sexuels. Oui, l’Etat burundais doit interdire et sanctionner la polygamie car elle bafoue aussi l’égalité essentielle entre les hommes et les femmes.

Pour autant, l’Etat burundais doit-il réguler par la loi les sexualités homosexuelle et hétérosexuelle quand il y a consentement entre adultes libres et consentants?

Non, car, en s’immisçant dans ce domaine, il enfreint un droit fondamental et une liberté intime évoqués plus haut. La récente arrestation d’un Vietnamien en province de Karuzi, accusé de pratiques homosexuelles montre d’ailleurs les limites de la régulation de l’homosexualité par la loi car elle jette l’opprobre sur un individu accusé d’exercer ce droit et cette liberté en pratiquant la sexualité de son choix. Pourvu qu’il ait respecté le libre choix de son partenaire, bien entendu.

En outre, quelle honte de jeter en pâture à l’opinion publique un étranger œuvrant dans le cadre d’un investissement important dans notre pays. Certes les étrangers ont l’obligation de respecter la loi burundaise quand ils sont sur le sol national. Mais que faire quand cette loi n’est pas respectueuse de leur liberté individuelle?

Avant d’adopter la loi criminalisant l’homosexualité au Burundi, le législateur a-t-il examiné cette loi sous l’angle de la morale ou du droit de la personne humaine? En Europe, les Pays Bas, la Belgique, l’Espagne et la France, depuis peu, ont adopté des lois qui reconnaissent la légalité des mariages homosexuels au même titre que les mariages hétérosexuels. Pour autant, est-ce que ces pays  ont basculé dans l’immoralité absolue? Sont-ils devenus les Sodome et Gomors des temps modernes?

Pour paraphraser la déclaration de Jean-Paul II…. “pour parler de ces choses, avant d’édicter des lois sur ces choses, le législateur burundais aurait du être humble, se mettre à genoux, réfléchir, prier le Dieu de son obédience et circonscrire, avec sagesse et discernement, les zones du droit des individus et des familles et les zones de la morale publique et individuelle dans le domaine de la sexualité.”

C’est une question d’une extraordinaire complexité car elle s’inscrit dans les défis moraux de la société burundaise d’aujourd’hui et, en particulier, dans les interrogations et les angoisses de sa jeunesse qui s’ouvre à la sexualité. Cette jeunesse souhaite découvrir, dans le respect absolu de son droit, les délices d’une  sexualité responsable et épanouie.

This Burundian Life est un espace de réflexion et d’échange unique et précieux. C’est un véritable rayon de soleil qui traverse la grisaille et la tragédie des informations qui proviennent de ce pays quand on réside à l’étranger. Or, malgré les difficultés, les contradictions, les impasses et les violences que traverse notre pays, This Burundian Life, est la preuve et la promesse que ce pays s’en sortira un jour. Car il a une certaine jeunesse burundaise éclairée, déterminée, marrante, qui s’exprime avec liberté, légèreté et gravité, avec beaucoup de talent, de poésie, dans plusieurs langues et sur des sujets passionnants et passionnés.

This Burundian Life ne devrait pas se transformer en arène romaine où giclent le sang et l’anathème. Souvenons-nous, la seule parole connue de Jésus sur la sexualité aurait été, à propos d’une femme de mœurs légères qu’on lui présentait comme fautive: “Que celui qui n’a jamais commis le péché lui jette la première pierre…”

Alors… c’est qui, qui lèvera la main et jettera la pierre contre ce jeune homme courageux et éminemment respectable qui a avoué son homosexualité avec des termes dignes, émouvants et parfois pathétiques quand il parle d’un pays suffoquant?!

All we need is love, love… love… répondent en écho les Beatles aux propos de Jésus

(Photo par Chris Schwagga et Nelson Niyakire)

Athanase Karayenga est un consultant international qui vit en France.

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