Ecrit par Eloge Nishimikijimana

Depuis les articles de Mugisha, Bertrand et Chris et les discussions #IkosaSiRwaboGusa sur Twitter, une question m’est restée à l’esprit: qu’est-ce qui peut être fait au delà du coup de gueule et des vœux pieux?

La plupart de ceux qui se sont exprimés sur cette question ont pointé du doigt soit les parents, soit les pouvoirs publics. L’inaction de ces deux catégories mérite d’être comprise.

Remarquez: “comprendre” ne signifie pas “justifier”. Ce que j’aimerai essayer, c’est inviter le lecteur à, pour un instant, se mettre à la place des parents et autres “pouvoirs publics”. Ceci me semble nécessaire parce que sans faire l’effort de comprendre leur inaction, on aura du mal à faire changer les choses. On sera là à blâmer seulement l’autre, ce qui est à la fois épuisant et inutile.

Je pense que l’on peut tous être d’accord sur le fait que ata wukunda umwana kurusha umuvyeyi yamuvyaye. N’est-ce donc pas paradoxal que le même parent échoue si lamentablement dans un aspect aussi délicat et fondamental de la vie qu’est la sexualité de son enfant ?

Une des pistes pour comprendre l’inaction des parents est leur propre expérience. On peut facilement remarquer qu’ils sont nés, ont grandi et ont été éduqués dans un contexte très différent de celui de leurs enfants. Plus particulièrement, ceci est plus prononcé pour les parents de Bujumbura. Tenez, la grande majorité de nos parents bavukiye ruguru. A part les moments où ils partaient en internat, ils passaient la plupart du temps en famille, aux champs et dans les différents autres travaux. Il n’y avait ni jeux vidéo, ni Internet, ni SMS pour les connecter à cet “autre monde”, et puis leurs parents ne passaient pas toute leur journée au bureau non plus. Ils étaient à la fois presque toujours occupés à certains travaux et il y avait cette proximité de personnes plus âgées. Dans un tel système, les mécanismes de contrôle sont plus forts et tendent à créer une discipline des fois inconsciente.

Aujourd’hui, leurs enfants vivent dans un autre monde. Un monde plus ouvert. De plus, à part l’école, il leur reste suffisamment de temps libre pour être avec ceux de leur âge. Que font-ils? De quoi parlent-ils? Who knows? Certainement pas les parents—du moins, dans leur grande majorité. Le temps de la chicotte est révolu. Il faut arriver à discuter, à expliquer et à convaincre surtout. Mais, les parents eux-mêmes n’ont pas connu cela. De plus, le sexe demeure un sujet tabou. Pas besoin d’être psy pour comprendre que les parents peuvent se sentir à la fois désemparés et désarmés—à la limite, résignés.

Je ne crois pas qu’il y ait un seul parent normal qui se fiche de l’avenir et du bien-être de son propre enfant. Mais, en matière d’éducation sexuelle, ils sont démunis. Le parent qui arrive à surmonter sa propre expérience et le tabou du sexe est plus une exception, un spécimen rare.

Dans nos discussions, ne pas prendre en compte cette condition serait erroné. A la rigueur, avec toutes les critiques qui fusent, ce serait trop leur demander. C’est pourquoi, les parents eux-mêmes ont besoin d’être aidés, d’être conscientisés, bref d’être éduqués à éduquer leurs propres enfants. Sinon, leur jeter tout le tort est, d’une certaine manière, injuste. L’on ne peut donner que ce que l’on a.

Maintenant, s’agissant des pouvoirs publics, inutile de se perdre en conjectures : il y a suffisamment de dysfonctionnements sur des sujets encore plus sensibles pour que l'”éducation sexuelle” soit la priorité des gouvernants. OK, pour faire moins polémique, je pense que l’inaction de l’autorité public vient du fait que le danger que court la jeunesse n’est pas clairement perçu. Pourquoi ? Parce que eux-mêmes ne nous viennent pas d’une autre planète, ils sont Burundais comme nous tous et parents aussi—en plus, ils ont des préoccupations politiques à satisfaire.

Que faire donc ?

Il est toujours plus simple de jouer au “blame game”, toujours vouloir trouver la faute chez l’autre, le parent, le ministre, le Président, le système éducatif, la culture, le… etc.

Il y a un fait que l’on ne peut négliger : les mentalités ont énormément évolué en rapport avec la question sexuelle, particulièrement chez la nouvelle génération. Par exemple, le fait même qu’il y ait tant de discussions (en commençant par l’article d’Iwacu, ceux publiés sur ce blog, puis le flot des discussions sur Twitter), ceci montre combien le tabou tend à reculer.

Aujourd’hui, je pense que le plus grand impact sur l’éducation sexuelle des plus jeunes viendra de l’action de leurs aînés (autres jeunes) conscients du danger qui guette leurs frères et sœurs. Désolé si ceci sonne peu héroïque comme solution, mais j’ai deux arguments en faveur de cette option.

Premièrement, les jeunes (en particulier les adolescents) sont réfractaires—pour ne pas dire rebelles—à l’autorité. Quoi de mieux que d’être approchés par des personnes qui peuvent mieux les comprendre et qui seront mieux acceptées?

Deuxièmement, nous autres jeunes—et jeunes adultes—sommes bien plus conscients, plus déterminés et mieux armés par nos propres expériences. Ainsi, il est fort probable que l’on arrive à mieux faire passer le message plus que notre papa, maman, le prof ou le policier.

Ce que je propose peut être fait à la plus petite échelle, par exemple avec nos frères, sœurs, cousins, amis, ou encore par groupe d’amis ou associations de jeunes. Bien évidemment, sans être naïf, il faut absolument que les parents interviennent. Après tout, les enfants restent les leurs, à eux revient charge et responsabilité d’éducation. Pour un début, s’ils pouvaient trouver le temps d’être avec leurs enfants. Ensuite, les pouvoirs publics se doivent de réglementer les facteurs favorisants (par exemple, l’accès à l’alcool et aux bars pour les mineurs, etc.).

Bref, ce n’est pas parce que les parents et les pouvoirs publics seraient entrain de ne rien faire que rien ne peut être fait. Non. En tant que jeunes ayant connu l’ère d’Internet, l’ère de l'”ouverture au monde”, l’on a une expérience et des leçons vécues à partager avec nos petits frères et sœurs. Notre action se fera à une petite échelle, sans tambour battant, mais quelque chose de profond sera entrain de changer.

(Photo par Rosalie Colfs)

Eloge vit et travaille à Lagos, au Nigéria. Suivez-le sur Twitter: @nishelo

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