Ecrit par Michaelle Inamahoro

Les langues, les langues, les langues! Qu’est ce qu’elle peuvent être compliquées!…

J’arrive en France pour mes études. Je débarque, je suis accueillie par un membre de la famille qui habite ici depuis une bonne dizaine d’années et qui maintenant parle français sans trop réfléchir. Ma première réaction était: Waouh, comment a-t-il fait? Il a tellement pas d’accent qu’on le confondrait avec un français pure souche. Bref, moi j’étais là à galérer (alors que bon, normalement je me débrouille) avec mon français belge que tout le monde a repéré dès que j’ai commencé mon année. Et voilà que quelques semaines après, des mois après, je commence à être fluide, le français va tout seul! N’est ce pas génial ? Je me disais que oui et je suis toujours convaincue que c’est génial quand tu n’as pas à traduire littéralement de ta langue et mettre des secondes à faire ressortir ta phrase.

Voilà je continue ma petite aventure tranquille, je me suis fais des amis, des amis qui viennent de plusieurs coins du monde… franchement c’est sympa. T’apprends des choses nouvelles sur la culture de l’autre, t’apprends de nouveau mots du genre “comment on dit ‘Santé’ dans ta langue ?”, la question qu’on se pose mutuellement et dont la réponse est tout à fait oublié le lendemain vu la multitude de langues… lol.
Bon seulement, il y a un hic! Moi, vu que je parlais très bien français et que je connais beaucoup de la France de part la multitude de cours d’histoire, la télé et tout ça, et bien on me considérait souvent comme “Française”. Ce qui peut être pris pour un compliment mais bon, ce n’est qu’après quand tu discutes avec une personne pendant longtemps et que forcément, quand vous êtes entrain de partager des expériences, la personne se rend compte qu’en fait tu n’as pas grandis en France… Et là la première réaction c’est “Bah t’es pas Française toi?” … Et moi la réponse que je donne presque à chaque fois est: “Euh non, pas du tout!” et l’autre réplique qui suit est: “Comment ça se fait? Tu parles aussi bien français que les Français!” et moi de répondre timidement sans être trop convaincue: “Euh je sais pas! J’ai appris quoi!”, et ce qui suit après c’est généralement le “Tu viens d’où du coup alors?” …Et quand je réponds à chaque fois que je suis du Burundi, et ils n’ont pas intérêt à faire un “Ah d’accord ouai” parce que je sais par cette réponse qu’ils savent pas et là je les reprends et je leurs dis “Ah tu connais? T’en as déjà entendu parlé?” et c’est là généralement qu’ils ont peur de dire des bêtises et qu’ils avouent ne pas connaître, et bon voilà je me mets à faire un petit “quiz” pour voir s’ils peuvent au moins le situer! Bref, je vous passe les détails des rebonds qu’on se fait après.

Juste après, cette personne commence à te poser des questions pour savoir pourquoi t’es venu en France faire tes études, des questions diverses et variées sur le pays en général. Alors là cette séquence m’a fait réaliser énormément de choses, et j’ai fais des constats assez frappants quand même.

En fait, je me suis rendu compte de mon ignorance, si vous voulez, sur mon propre pays! C’est honteux de le dire mais oui, je suis quasiment ignorante. Non seulement je ne maîtrise pas mon pays et mais je ne maîtrise pas ma propre langue maternelle non plus! Vous allez peut être croire que j’abuse ou que sinon je suis bête (libre à vous d’en penser ce que vous voulez), mais en tous cas je sais que je ne suis pas la seule dans cette situation là! Pour illustrer mes propos je vais vous donner quelques exemples peut être que vous allez mieux me comprendre…

1. On me pose la question de savoir où se trouve le Burundi

Bon ça généralement c’est pas compliqué, on sait que le Burundi est au Sud du Rwanda, qu’il est à l’Est du grand Congo, qu’il est à l’Ouest de la Tanzanie. Mais franchement, essayez d’y répondre sans réfléchir, surtout de les placer! Pour ma part ça va mais je réfléchissais quand même avant de répondre. A la suite de la question généralement, j’essaye de vanter le Burundi par un “en fait il est délimité par le Lac Tanganyika…” et, la première fois que je l’ai dit,  je me rappelle m’être dit dans la tête “bah tiens, il se situe où exactement?”… mais après quelques secondes tu te reprends et tu as ta réponse.

2. L’autre question c’est: t’habites la capitale ?

A cette question, bah je réponds un “ouiiiii” et après ce qui se suit généralement c’est “du coup dans la capitale vous avez tout non?” Bon la réponse est simple, on la connaît tous et en fait j’ai remarqué quand même ici que les gens se sentent coupables quand ils ne connaissent pas un pays (pas tous je précise) surtout d’Afrique, et d’un seul coup on te pose beaucoup de questions. Via ces questions je me suis rendu compte que je ne connais que la capitale et que même elle je ne suis pas sûre de la maîtriser. Je me suis rendu compte que le #ProudBurundian que je clame à chaque fois partout n’en est qu’un #ProudBujumburan… Enfin je veux dire quand t’es pas capable de connaître tes régions à toi, quand tu ne sais pas vers où donne l’Imbo, les dépressions du Kumoso et tout ça, bon c’est problématique quoi! Pour ma part je trouve ça un peu désolant car je n’arrête pas de me plaindre que les gens ne connaissent pas mon pays et quand j’en croise qui veulent bien que je les renseigne, bah je ne suis autant pas renseigné qu’eux au final! Et moi spécialement en tant qu’étudiante dans le Tourisme, on me demande les richesses du pays et je sais qu’il y en a – on le sait tous “Il est Beau mon Pays Burundi” mais sinon dans les détails, il fut un temps, ça m’était impossible de situer quoi que ce soit!

3. Les questions un peu historiques: “Ah vous êtes une colonie française ? Vous avez une monarchie encore ou une République?”

Et là mon Dieu, faut même pas s’avancer sur des sujets trop historiques! Non je sais qu’on a été une colonie Belge (je suis pas aussi ignorante que ça lol) et non, on n’est plus dans la monarchie! Bref je sais que le Prince Louis s’est battu pour l’Indépendance, que Rugamba a agrandi les frontières que Mwezi Gisabo a repoussé quelques esclavagistes, que Rushatsi est tombé du ciel (bien qu’il ait plusieurs de ses origines), mais m’en demandez pas plus! :-p … Et la république, oui bah je sais à peu près quoi qu’il y’ait des présidents qui se sont succédé, certains ont fait des coups d’Etats… mais bon, n’entrons pas dans le vif du sujet parce que la politique (à part en parler et s’en lamenter sans connaissances), l’économie et ce qui en dérive je n’y connais rien ou peu! Suis-je la seule? Non, je ne crois pas!

4. Les questions de “comment on dit … dans ta langue”

Hehe mes préférées! Alors elles m’ont ouvert les yeux franchement! Pendant que je suis avec des russes qui parlent autant bien russe qu’anglais, des indiens, des hongrois qui parlent bien leurs langues, je me suis rendu compte que j’étais nulle et archi-nulle! Une fois un ami à nous (moi et ma colloc) nous a posé une question pour savoir comment on traduisait un mot (je ne me rappelle lequel), qui en plus était simple. Ce dont je me souviens c’est que nos réponses étaient différentes et toutes fausses l’une que l’autre et on s’est disputé pendant une bonne dizaine de minutes pour trouver un compromis. Il s’est tellement moqué de nous que moi ça m’a vraiment touché dans le sens où je me réclame “Burundian and Proud” alors que je ne suis même pas capable de traduire un simple mot en Kirundi! Et c’est à ce moment là que je me suis rendu compte que je parle Kirundi sans maîtrise et que, pire, je ne fais pas d’efforts pour utiliser même les mots que je connais! Exemples d’expressions qui me sont difficiles:

So: j’ai trop l’impression qu’on m’insulte (sindinde ndavuga “nyoko”… hoho naca ndagufuta mu bagenzi)
Télévision: je ne peux le dire en Kirundi
Imyaka yanje: jamais je ne dirais un “jewe mfise imyaka mirongo ibiri n’ibiri” je me sentirais ridicule lol
Umwaka wigamwo: par exemple un “ubu ngeze mu uw’icumi”. Non quand même il faut bien que je dise que “ndi muri 10e sha, nzokora test vuba wangu!”
Kugira pipi: personnellement, kuvuga le terme “gusoba” même là quand je l’écris, ça me fait bizarre! Mais oui, c’est du kirundi vrai!
Kuvugisha umukozi: j’ai l’impression des fois que lui et moi on est à des extrêmes et qu’on arrive pas à se joindre au milieu!
Guharura: qui compte en Kirundi?
Gutanga italiki n’amezi mu kirundi: haha je vous défie de vous tester tout de suite!
Alphabet: idem
A gauche, à droite: tu réfléchis quelques secondes avant d’indiquer umukozi umutumye kukuzanira ama cahiers ku mwana mwigana.
Etc.

J’arrête sinon on sait tous que la liste n’est pas exhaustive et ce sans ajouter les nouveaux termes là qui naissent tout le temps et qui n’en finissent pas!

Mon constat est que même le Kirundi (là j’exclus un peu celui de nos grands parents), même le plus simple qu’on est tous capable de parler, on ne l’utilise pas pour des raisons peut-être liées au fait qu’on a été habitué à utiliser le français, habitude qu’on a peut être tirée de l’école ou/et de nos parents qui nous encouragent à parler le français dès le jeune âge (ce qui s’avère être un atout dans le futur de maîtriser une autre langue). Mais force est de constater que plus on n’emploie pas les termes qu’on connaît, plus on les oublie, et là ne vous parle pas des difficultés de parler aux grands parents…! Mais bon ceux qui naissent aujourd’hui ont leurs “papy et mamy” qui parlent français et/ou anglais, Conclusion: il n’y a plus de Kirundi! #Jexagère

Et là je pourrais vraiment aller plus loin avec plein de constats que je fais tous les jours en regardant la vie de nous les burundais, mais non je préfère m’arrêter là pour l’instant. Je n’arrête pas, depuis que je suis partie du Burundi, à m’accrocher sur le peu qui me reste du pays, du genre: je passe des fois en nostalgie et ça m’arrive de regarder toute l’aprèm les danses, les tambours et je me sens bien. Dès que je vois un Burundais qui a accompli de bonnes choses, je suis là “Yes, Represent #257, proud to be Burundian” mais vraiment au-delà de ça, am I a #proudBurundian? Si je fais un constat je trouve que je ne connais presque pas grand chose du Burundi, que j’ai longtemps était désintéressée mais qu’en même temps je n’ai jamais cessé de me vanter #257, n’est-ce pas un paradoxe?

(Photo credits: Brice Ntwari)

Michaelle vit et étudie à Angers, en France

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