Umurundi…

Et encore une jeune vie qui vient de s’arrêter…

Une vie qui s’envole vers la lumière telle une colombe vers le ciel alors qu’on ne s’y attendait pas du tout,… encore une expérience qui laisse toujours un sentiment d’inachevé… une vie inachevée… Un goût de vie gâchée, une émotion de colère et d’injustice… Mais sur qui déplacer sa colère ?

Ce genre de situations me rappelle toujours les discussions que j’avais avec un de mes meilleurs amis dans le temps. Il y en a une qui revient constamment dans ma mémoire à chaque fois que je suis confronté à la mort. Même s’il y a quelques années que cette conversation avec mon ami a eu lieu, je m’en souviens comme si c’était hier. C’était le moment où les groupes de prières dits “fraternités” connaissaient leur essor dans notre capitale Bujumbura. Un jour que mon ami s’était rendu à une de ces rencontres de “prière”, une personne présente posa la question suivante à l’assemblée: “Si vous mourriez maintenant, pensez-vous que vous iriez en enfer ou au paradis?”. Cette question n’a certes de sens que si on croit qu’après la vie sur terre, il y a quelque chose. Dans tous les cas, même si je me rappelle toujours de cette question aujourd’hui, qu’il y ait un paradis ou non après la mort m’importe vraiment peu. Ceci car, que nous soyons croyant ou non, c’est une question à laquelle nous avons du mal à répondre en tant qu’humain.

Chaque matin nous nous levons, nous vaquons à nos occupations quotidiennes sans savoir si le soir nous serons toujours là. Est ce que nous nous demandons au moins quelque fois si le soir nous serons toujours là? Toujours en vie? Sains et saufs…? J’en doute vraiment…

Arrive alors ce jour où nous apprenons cette mauvaise nouvelle, ce jour où nous recevons cet appel ou ce SMS que nous n’aurions jamais voulu recevoir… Ce jour où nous lisons ce RIP que nous n’aurons jamais voulu lire … Ce jour où une personne nous annonce cette triste nouvelle…

Du haut de mes quelques années, je ne sais toujours pas trop ce qu’il faut penser de la vie et de la mort. J’ai grandi dans une famille burundaise normale. Une famille comme la plupart d’autres, une famille religieuse et pratiquante – dans mon cas une famille chrétienne – Certains parmi ceux qui me lisent peuvent ne pas le savoir, mais, au Burundi presque chaque famille pratique au moins une parmi ces trois religions… le catholicisme, le protestantisme, l’islam… Actuellement, on retrouve même des familles dont les membres pratiquent des religions différentes.

Ce milieu assez protecteur m’a donné une certaine base spirituelle qui m’a confortée depuis mon bas âge sur les questions existentielles que sont celles de la vie et de mort… Comme tous les enfants, la mort était quelque chose qui ne prenait pas encore son sens pendant l’enfance. Cela a duré bien des années avant qu’elle ne frappe des personnes qui m’étaient proches. Oui, des années bien paisibles se sont passées avant que cela n’arrive… c’est-à-dire le jour où on voit des gens de la famille, des gens proches, des gens qu’on a fréquentés, prendre un aller-simple pour leur dernier voyage.

Au début, avec ma solide foi de pratiquant burundo-catholique, j’avais toujours cette force qu’on tire de la prière pour faire mon deuil et surtout comprendre le sens de la mort… La mort frappait inévitablement autour de moi, mais j’arrivais à relativiser et à surmonter cette “étape de la vie”.

Mais ce jour-là arriva. Ce jour que je n’oublierai jamais, ce “maudit jour” où cette personne est partie… Même des années après je m’en rappelle comme si c’était hier… Une épreuve qui ne m’a pas du tout été facile à surmonter. Malgré cela, j’ai essayé de me reconstruire et de recoller les morceaux de mon cœur fendus en plusieurs morceaux par la douleur. C’était la première fois que je souffrais tant à cause du départ d’un être cher.

Quelques années plus tard, la voilà de nouveau, cette mort faucheuse qui frappe telle une tempête qui emporte tout sur son passage. Une autre personne très proche venait de partir… Sans avoir rien prévu, sans avoir eu le temps de lui dire au revoir… Le jour où personne ne s’y attend comme d’habitude… Là c’était la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. J’étais fâché contre la puissance divine. Je ne pouvais pas du tout accepter que ces jeunes vies partent toutes, que ces vies tombent comme des feuilles d’arbres en Automne. Ces jeunes personnes avaient quel âge ? Personne n’avait 25 ans…

Et pourtant aujourd’hui, en ce mois, la voilà de nouveau, cette vilaine mort qui frappe. Et ces jeunes vies continuent à s’envoler. A quel âge ? 2 mois, 3 ans, 15ans, 25 ans, 30 ans, … 35 ans. De toute façon à ces âges, une année en moins ou une année en plus ça change quoi? Toutes ces vies partent dans la fleur de l’âge…

La question qui tourne toujours dans ma tête est la même… Où est le bon Dieu? Pourquoi laisse-t-il faire ça? Pourquoi tant de vies inachevées…? Dans ma manière de penser, dans ma pensée d’homme, je trouve dans tous les cas que les parents ne devraient pas accompagner leur enfants à la dernière demeure. C’est plutôt dans l’autre sens que ça pourrait avoir une signification.

Après Imana imwakire mu bwami bwiwe, viennent des formules comme Imana ihanagure amosozi umuryango, Imana ibafashe kubirengera… Toutes autant de formules “maladroites” ou non pour essayer de consoler les proches de la personne décédée. Après suivront toutes les cérémonies à la burundaise… l’enterrement,… ikiriyoguca ku mazi et kuganduka presqu’en même temps vu que la personne était encore jeune et n’avait pas encore fondé sa famille.

Vous aurez sans doute lu dans l’un ou l’autre texte sur le blog comment les burundais appréhendent la mort. Les burundais sont des personnes qui comme tout le monde souffrent quand ils perdent un être cher. Mais pour eux, il faut faire de son mieux pour maîtriser ses émotions quand on est confronté à la mort. Quand la mort frappe, vous pouvez être sûr d’avoir un parent, une personne âgée de la famille qui sera là pour vous sermonner si vous osez pleurer en public. Même si la douleur de la perte d’un être cher est tellement atroce, le burundais ne peut pas, ne doit pas se laisser dépasser par l’émotion… Mais des fois, quand ces situations où l’on ne maîtrise plus rien arrivent, le fait de se faire réprimander par ses proches ne suffit pas pour se taire et maîtriser sa douleur…

Ce que j’ai appris c’est qu’on peut en vouloir aux hommes ou à Dieu en de pareilles circonstances… Les regrets et la tristesse seront toujours au rendez-vous… Dans tous les cas, malheureusement, la personne qui a pris son dernier périple ne reviendra plus. En vouloir aux hommes est certes compréhensible si le départ prématuré de l’être cher est de leur faute. Si vous en voulez à Dieu, les burundais, fervents croyants vous le reprocheront le plus souvent. Quelques uns se tairont quand vous leur annoncerez que vous ne croyez plus en Dieu à cause de cela alors que d’autres feront de tout leur possible pour vous ramener à la raison, “leur raison” qui en grande partie, consistera à vous montrer à quel point l’amour du Tout Puissant est omniprésent.

Malgré tout, cela ne va pas changer les leçons de catéchèses maladroites – dans quelques cas – dans lesquelles j’ai baigné. Ces leçons où on m’apprenait à craindre Dieu, à croire que c’est lui qui nous crée et que c’est lui qui “choisit pour nous notre jour de décès”. J’ai toujours du mal à accepter que c’est Dieu qui choisit le jour de notre mort. Si j’accepte cette idée je sais qu’elle démolirait ma foi. Je veux bien que l’on me dise que c’est Dieu qui crée et donne la vie, mais je ne peux pas accepter que c’est lui qui choisit ce fameux jour où à l’âge 16 ans on va briser les cœurs de nos proches en partant….

Je ne peux pas non plus accepter cette manière de penser à la burundaise où on dit que agapfuye kabazwa ivu. Mes croyances et mes convictions ne me le permettent pas. Trop d’idées se bousculent dans ma tête, trop de religions, trop de philosophies: orientales, occidentales, surtout burundaises…

Une chose est sûre. Si je suis sur cette terre, si je suis né burundais, si je suis né en tant qu’être humain,… je me suis promis en tout de faire de mon mieux pour préparer mon dernier départ. La préparation spirituelle pour la plupart des hommes est un choix personnel qui dépend aussi de nos convictions.

Pour moi une chose est sûre, pour le moment je vis, et je vis sur terre en tant qu’homme. J’espère donc que quand le jour viendra, j’aurai accompli mon devoir d’homme. J’espère que j’améliorerai la vie de mon entourage. J’espère laisser ce monde mieux que je ne l’ai trouvé.

J’aurai aimé parler avec l’un ou l’autre sage burundais qui a vécu longtemps pour savoir ce qu’il en pense. Malheureusement, quand on pose une question pareille à son entourage, les gens commencent à s’inquiéter. Ils te demandent dès lors si tout va bien, s’inquiètent surtout de ta santé mentale… Si on pose ces questions de la vie et la mort à nos amis burundais, cela n’apportera pas grand chose car tout ce qu’ils feront c’est répéter des passages de la bible ou du coran comme réponses… Ils répéteront mot par mot ce qu’ils ont entendu dans les sermons des pasteurs, du curé de la paroisse ou de l’Imam de la mosquée.

A cause de cela j’ai décidé de me faire confiance, de m’interroger toujours au fond de mon cœur burundais, certes en m’aidant des philosophies du monde. J’espère qu’un jour je pourrai avoir ne fût ce qu’un petit élément de réponse.

Tout ce que je sais c’est que je ne les oublierai pas… toutes ces jeunes vies qui sont parties trop tôt… Des fois j’ai envie de les reprendre là où elles se sont arrêtées et de continuer à être là pour leurs familles et leurs proches. Mais là, je me rend compte que je ne suis qu’un simple humain… La seule chose que je puisse faire pour leurs proches est de les consoler en leur disant Nimwihangane, mwiyumanganye, Umukama abakomeze kandi abahoze amarira

A toi jeune vie partie trop tôt… Repose en paix.