Par Mugisha

Au cours d’un dîner ordinaire en famille, je quittai brusquement la table, sentant d’atroces douleurs abdominales.  Je vis alors ma mère se lever presqu’au même moment, on se retrouva en tête-à-tête dans ma chambre, elle prit le soin de refermer la porte derrière elle.

Depuis deux semaines, je traînais une fatigue excessive et avais des haut-le-coeur incessants au point que j’avais dû m’absenter au Collège la veille.

Elle me regarda longuement… Elle était comme figée, l’air grave et visiblement interloquée.

D’une voix à peine audible, elle balbutia: “Vyabaye ryari ga Mugisha …? Ugire umbwire ko…? Ko utabimbwiye? Papa wawe aratwica ndagowe…” Elle vint  s’asseoir à côté de moi…

J’avais encore l’ âge de l’insouciance, cet âge où l’idée que l’on puisse être enceinte ne peut simplement pas vous effleurer l’esprit, même avec un cycle menstruel anormalement ralenti…

A cet instant, je compris pourtant. J’étais donc enceinte. Le test le confirma.

Le début d’un long calvaire. Mon père resta littéralement sans voix. Quant à moi, j’étais vidée, impassible. Je n’étais ni affolée ni effrayée… Le déni.

Les mois ont passé. J’arborais un petit ventre rond, tout le monde était désormais au courant. Pour ne pas endurer l’humiliation d’un renvoi scolaire, j’anticipai et arrêtai les cours de mon gré. J’essuyais les remarques, les attitudes et les regards désobligeants ou faussement compatissants tant d’ inconnus que de certains de mes proches. Mon copain s’était sauvé, je ne lui en voulais même pas. La dernière fois que je le vis, ce fut l’après midi de notre première et seule fois, cette fois-là…

J’étais allée réviser mes maths avec lui, ça a dérapé quand on s’est retrouvé seuls cet après-midi là chez ses parents. Une drôle d’idée, un brin de curiosité, ce fiévreux sentiment de liberté, cette soudaine et brûlante envie d’aventure, ses mains et ce bisou… et neuf mois après, j’allais devenir mère . Donner la vie, ça a quel sens quand on n’a encore rien fait de la sienne, quand on en est encore à se demander ce qu’on veut faire dans la “vie” ?? J’avais 15ans, il y a dix ans.

Quatre milles huit cent soixante, …

 4.860, c’est le nombre de cas de grossesses en milieu scolaire depuis 2011, au Burundi. D’après une étude du MiniSanté en 2012, 12% des jeunes filles entre 15 et 19 ans étaient enceintes ou avaient déjà accouché.

impossible_15_ans_Si aujourd’hui je peux parler de ma maternité précoce, non sans état d’âme, c’est que ça m’a beaucoup appris. Lavée de toute amertume grâce au bonheur d’avoir ma petite Chloé (10 ans), je n’en demeure pas moins  révoltée par un certain phénomène qui commence à être banalisé, à tort, dans la société burundaise.

On s’est longtemps battu pour que les filles aient les mêmes droits que leurs frères en matière d’éducation. Ça a pris du temps pour faire bouger les mentalités et convaincre que les filles devraient être scolarisées pour le bien de leur famille, de leur futur foyer et pour le bien de la nation.

Aujourd’hui, je voudrais tellement que de la même manière on se lève pour sensibiliser nos jeunes filles sur un danger qui les guette au moindre faux pas. Un faux pas parce qu’il n’aura pas été voulu, un faux pas parce qu’il sera irréversible, un faux pas parce qu’il ne s’accompagne pas toujours que de bonheur et de joie.

impossible_15_ansOn a tous des copines, des sœurs, des voisines, des cousines twumvise un jour yuko “batwaye inda”, comme on dit, avec cette connotation à peine dissimulée yuko ari accident ou du moins que ça tombe un peu mal. On sait tous quelles ont été nos premières réactions, on ne saute pas de joie à l’instant. Au-delà du mélange d’émotions qui s’en suivent, … un peu de peine les premiers jours parce qu’on se dit que c’est chaud yari akiri muri secondaire quand même ou yari akiri muto, un peu de compassion-peur pour les filles qui s’identifient en elle,  et au cinquième mois les attitudes sont  plutôt bienveillantes avec des compliments  du genre “yooo uraberewe ntushobora kwibaza!”…); si seulement vous imaginiez l’ampleur de la chose…

Je sais que je risque de me faire lyncher par la pudique morale de notre culture, ou par les défenseurs du “tout arrrive pour une bonne chose dans la vie”, ou, à coup sûr, par mes amis chrétiens, mais je pense qu’il est temps de lever certains tabous et pouvoir parler ouvertement de contraception pour les jeunes filles. Le sujet de l’éducation sexuelle a connu des évolutions certes, mais les choses ne changent pas dans le bon sens. On ne pose pas les véritables questions.

On en est arrivé à une relative banalisation des grossesses précoces qu’elles sont entrain de dépeupler les écoles. Même si elles ne constituent pas automatiquement un frein à l’éducation scolaire des jeunes mères célibataires, elles ne sont pas non plus un atout. C’est une grande responsabilité d’être maman. On ne va jamais en vouloir ouvertement à nos petites merveilles de bébés mais, de notre jeunesse, on gardera toujours un goût d’inachevé, le souvenir d’une autre jeunesse manquée. Du moins , ce fut mon cas même si on m’a toujours rassuré que ce n’est pas dramatique, que la vie continue, que ari ibintu bishika...

Non. Les pilules et autres dispositifs de contraception ne sont pas pour les filles de mauvaise vie, c’est pour toute fille assez consciencieuse qui choisit de vivre une sexualité responsable. Puisque, sans hypocrisie burundo-burundaise, on sait qu’on en a, des activités sexuelles. On a au moins 4.860 preuves en milieu scolaire en deux ans. Donc, cherchons le diable ailleurs, la contraception n’encourage rien, elle est juste préventive.

Je sais que son usage progresse dans la capitale,  mais c’est toute une éducation sexuelle qu’il faut renforcer au niveau national. Certains m’en voudront d’avoir parlé de contraception et non d’abstinence ou de protection contre le VIH, j’admets que ce sont des sujets tout autant sérieux . Mais j’estime que les personnes à qui la contraception parle, ont déjà entendu parler du Sida et sa dangerosité.

La contraception éviterait à de nombreuses jeunes filles le cruel dilemme qui puisse être: “Mon Dieu, vais-je le garder ou pas ?”  …A ce moment là, peu importe le choix qu’on fait, il sera toujours question de vie ou de vie.

(Photo principale par Guy Basabose)

Mugisha vit et travaille à Bujumbura

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