Par Jean Claude Gashitsi
Une photo de Chris Schwagga

Je trouve ça de valeur qu’il y ait un forum où les burundais de tous les horizons, toutes ethnies confondues et de toutes les classes puissent s’exprimer sans gêne et échanger des idées pas à demi-mots et surtout se sentir parmi ceux et celles qui sont épris par l’esprit de liberté et surtout qui parlent d’amour… oui, l’amour envers notre terre… la terre de nos aïeuls… la terre de ceux qui viendront de nous… ce coin qu’on aime le plus au monde.

J’ai quitté le Burundi en 1993 juste au début de la crise. Oui, je suis parti malgré moi, quand ce radeau qu’est le Burundi manquait de capitaine ou en avait de mauvais si vous voulez. Il se coulait lentement et le pays fleurait la dérive quand je me suis retrouvé sur la route… la route vers l’inconnu. C’était un arrache-cœur, une douleur sans égale… un chemin solitaire malgré le monde qui m’entourait. Je pleurais ma patrie… le monde que j’ai connu et ceux que je n’ai jamais connu mais qui, malgré eux-mêmes, se retrouvaient sur ce chemin de l’exil laissant le pays en flammes sans espoir de retrouver les épaves de ce radeau qu’est mon pays qui se coulait. On s’est établi au Congo d’abord et oui… dur d’être Burundais si proche du Burundi, mais aussi si loin qu’on ne peut plus s’y rendre. Et quelques mois après, le Kenya est devenu notre terre d’accueil pour une décennie.

Malgré la distance, malgré la jeunesse,  je pleurais mon pays, je m’ennuyais de ses montagnes, ses collines. Ça me manquait tant ces rues de Bujumbura où j’ai grandi et flânais à bon gré. Certains diront que j’exagère mais des fois je pleurais à larmes chaudes poussé par la nostalgie… la nostalgie d’être parmi les nôtres, d’entendre mon peuple parler kirundi et monter ces collines tugiye kuramukanya ruguru.

Malgré les tentatives de visiter, qui n’ont pas abouti pour des raisons variables, j’ai quitté l’Afrique pour m’installer au Canada sans avoir pu remettre les pieds sur cette terre que je dirai sainte mais qui a été souillée(la terre d’Israël n’est pas plus souillée que ma terre Burundaise quand ça en vient aux drames et scandales). 20 ans plus tard, en 2013… enfin, je me suis retrouvé sur cette terre dont j’ai tant rêvé… cette terre mythique, cette terre qui m’éblouissait, m’attirait mais en même temps me remplissait d’appréhension. Je me rappelle étant à Kigali, j’avais hâte de monter à bord de RwandAir pour enfin retrouver cette terre que j’ai quittée sans la haïr. Malgré les similarités entre le Rwanda et le Burundi, je ne me sentais toutefois pas chez moi à Kigali. Et dès que l’avion est entré dans l’espace burundais, la chanson d’Eric Lapointe, un artiste québécois dont le titre est “Terre Promise” ne cessait de tourner dans ma tête et surtout le refrain “Terre Natale, sourit car demain ton enfant revient!”. La seule différence, pour moi, est qu’il n’y avait pas de lendemain… c’était le présent et oui l’enfant du Burundi revenait… ne fut-ce que pour une petite visite… oui pour enfin renouer avec ma terre natale.

Mettre les pieds sur la terre burundaise trouvait l’équivalence à marcher sur une terre sainte. Tout était d’une beauté indescriptible. J’ai pris un taxi jusqu’en ville où j’ai fait un petit arrêt pour prendre un café. Quelle immense joie de me retrouver parmi les miens. Les odeurs, les couleurs et la chaleur me paraissaient familiers malgré les années. Mon séjour était l’un des plus agréables. J’avais prévu d’y rester pour une semaine, j’ai fini par y passer 3 et j’ai hâte d’y retourner.

Ce qui me donne de l’espoir, c’est de voir l’ouverture des nouvelles générations sur les sujets les plus délicats tel que l’ethnisme. Se parler sans se haïr… s’écouter sans se bousculer et surtout, accepter nos différences. Le Burundi sera bâti par ses fils et filles. J’ai confiance en une génération de jeunes… des jeunes aux esprits ouverts… épris de liberté et de justice sociale. Des jeunes et des jeunes du coeur qui veulent garder le Burundi comme un jardin où il fait bon vivre pour le plus grand nombre. Là où les politiciens corrompus, spéculateurs et autres malfaiteurs et abuseurs n’auront pas de place. Ensemble, on peut bâtir un pays fort… une société équitable et plus égalitaire.

Jean Claude vit et travaille à Edmonton au Canada