Par Tony Montana

Les années 80… Je me souviens de notre installation à Ngagara Q6, mes voisins avec lesquels on s’est bagarré avant de devenir amis pour la vie, les concours de danses, les filles d’un côté et les garçons de l’autre, les voitures en fil de fer qu’on achetait aux gamins de Kamenge – ah Kamenge et la boulangerie Mukate Mama où l’on se précipitait pour acheter des pains sucrés appelés tortillons qui coûtaient 20fr – Les BD: Blueberry, Buck Danny, Alain Chevalier, Jess Long, les histoires de l’Oncle Paul dans le Journal Spirou etc… Des fois on allait à pied jusqu’à Cibitoke pour emprunter une BD, des fois on prêtait une BD et on ne la revoyait plus (kuzuruma).

C’était l’école et le vendeur de beignets ou boulettes ; gare à lui si les écoliers décidaient kugira mume. Les téléphones portables n’existaient pas, et pour aller voir un ami, fallait se déplacer sans être sûr de le trouver. Ou bien on utilisait le téléphone fixe mais abusivement. Les parents avaient installés un p’tit cadenas sur le cadran du téléphone fixe à cause des grosses factures. Peine perdue puisqu’on ouvrait le cadenas avec un couteau suisse…

Ngagara c’est aussi le quartier où tout le monde a un ou plusieurs sobriquets : Cactus Kid, Bush Doctor, Konka, Soviet etc… La majorité de ceux qui avaient comme prénom Eric avaient pour surnom Clapton ; c’était systématique. Moi c’était Montana après qu’on ait vu Al Pacino dans Scarface. Si aujourd’hui quelqu’un m’appelle Montana, je reconnais tout de suite uwakera – LOL!

Ngagara c’était aussi les p’tits postes télé noir blanc. On regardait Télé Zaïre car la télé publique burundaise n’existait pas encore. On regardait de vieux films américains de Hollywood : Marlon Brando, James Dean, Clark Gable ou Hitchcock, les séries américaines… La coupe du monde 82 et le Cameroun, les JO 84, l’Euro 84 avec Platini, Tigana… On regardait le Samedi après-midi Hit Parade au studio Mama Angebi, Koffi à ses débuts parfaitement inconnu, le grand danseur Defao, Swede Swede. C’était aussi l’époque des cassettes VHS et des magnétoscopes, les premières images de Michael Jordan, les salons bondés de 15 gamins regardant des films avant de filer par derrière quand les parents rentraient du boulot à 17h.

Ngagara c’était aussi la musique et surtout le reggae : Bob Marley, Third World, Ijahman, Steel Pulse ; les vieux tourne-disques sur lesquels on écoutait Jimi Hendrix, le regretté Ojuku qui jouait du blues ou Chuck Berry avec sa guitare, la tornade Michael Jackson avec l’album « Thriller » – on voulait tous avoir sa fameuse veste rouge, on détachait ses posters dans Jeune Afrique Magazine, on apprenait par cœur les paroles de ses morceaux sans rien y comprendre ; l’apparition du break dance, les boums au Cecinga avec les clips de Tina Turner, Billy Ocean ou Break Machine qui défilaient sur le grand écran. La musique c’était aussi mes cousins DJs : Dixon, une bible de la zik et Eric « Clapton » Minani qui officiait dans la boîte Africa Night, etc… C’était aussi l’époque des blue-jeans Zico, des pantalons « Takero » venu tout droit du Zaïre, des serre-poignets rouges-verts-jaunes comme Yannick Noah.

Ngagara c’était aussi le sport, le foot à l’école Libre, et les matchs contre des gaillards plus grands que nous et plus costauds. Malheur à nous si nous les battions, c’était la bagarre mais nous avions juste la route à traverser pour nous retrouver dans notre quartier… Le foot sur le terrain de handball de l’ENE, on m’avait surnommé Papin ; non pas parce que j’étais très fort mais juste opportuniste… C’était le basket et les parties interminables sur le terrain goudronné de l’ENS, c’était la fusion avec des jeunes de Kabondo pour monter Olympic et jouer des matchs d’anthologie contre Urunani en 2ème division. C’était l’équipe de basket du Lycée du St Esprit et le dunk de Masahani à la dernière seconde et la victoire contre l’EFI Ngagara sur le terrain de l’ESTA, c’était les acrobaties derrière la menuiserie du Collège St Albert avec des pneus usagés et des copeaux de bois (ubutrou)…

Ngagara, c’était l’église St Joseph et les vielles mamans et leurs chapelets… Pour rien au monde elles ne pouvaient rater la messe de 6h du matin ! C’était les amis de la diaspora rwandaise, les congolais, les vielles maisons sur lesquelles étaient écrite « Fanta Orange », vestiges des pubs des années 60… Le coût du transport en commun qui était de 20fr et les bus Ocaf-Kamenge qui passaient par Ngagara ; le chapardage des mangues à l’ENE, les premières sorties en boîte de nuit (Cadillac, Cosmos, 2nd Life…)… On n’avait pas besoin de taxis pour sortir : on y allait en bus, le droit d’entrée était de 500fr et on avait droit à une consommation. Avec 3000fr, on faisait une fiesta d’enfer (bière 120fr, Coca 80 fr)…

Puis vinrent les années 90, la découverte de Baudelaire, Edgar Poe, la libération de Mandela, l’Unif et de nouveaux potes… La cafétéria de l’Unif où l’on faisait nos travaux au lieu d’être à la bibliothèque, les pains boris ou sandwich omelette d’Apollinaire et Egide… Les rêves de devenir journaliste, créer une radio privée bien avant qu’elles ne voient le jour, la revue de sport qu’on avait fondée et qu’on distribuait gratos dans le campus. C’était aussi bien que L’Equipe mais sans les photos (dixit François Bugingo). A force d’y croire on est tous devenu journalistes… Les années 90 c’était aussi la guerre, le passage à l’âge adulte, la fin des études universitaires et chacun traça son chemin… Les copains qui partaient à l’étranger, les premiers boulots, la radio, de nouveaux intérêts…

Et aujourd’hui j’ai une famille, des mômes à élever, des factures à payer, le stress du boulot, l’embonpoint qui pointe…mais je ne regrette rien… that’s life!

(Source de l’image: page flickr de “pgkivu”)

Tony vit et travaille actuellement à Bujumbura