Ce texte est repris du blog: Maxou au Burundi 

Après plus de deux ans passés au Burundi, d’innombrables discussions avec d’aussi innombrables amis burundais ou expatriés ici depuis plus ou moins longtemps, certaines réflexions, totalement généralisantes je l’admets, me sont venues à l’esprit. Elles sembleront certainement un peu dures, mais je les partage avec vous pour exprimer tout l’espoir que je place dans le profond changement de mentalités que je vois poindre à l’horizon.

La plupart de ceux qui sont amenés à travailler quelque mois dans ce pays en ressortent souvent avec l’idée que beaucoup de leurs collègues burundais sont très individualistes, que tout ce qui leur importe est leur enrichissement personnel, à n’importe quel prix, et au détriment de la cause pour laquelle ils ont été embauchés. Or d’abord, nous en avions déjà parlé, lorsqu’un enseignant gagne à peine l’équivalent de 90USD par mois, tandis qu’il a un loyer à payer et quatre enfants à nourrir, il semble difficile d’exiger de lui qu’il s’investisse à fond dans son travail. L’acte gratuit devient alors facilement une chose très abstraite, voire une simple perte de temps et d’argent.

Cela étant dit, il est vrai que tous ceux qui sont visés par le qualificatif “individualistes” ne sont pas à plaindre. Certains gagnent même très bien leur vie, ce qui ne les empêche pas de travailler le moins possible tout en profitant au maximum de leurs avantages en nature. Mais ce qui les différencie fondamentalement de ceux qui font la même chose dans nos pays occidentaux, c’est justement leur définition un peu particulière de “l’individualisme”. Rappelons-nous qu’ici, la notion d’individu est assez extensible, et que ce dernier n’existe réellement que par le groupe auquel il appartient. C’est pourquoi ici, la corruption ou l’abus de bien social ont rarement pour objectif l’enrichissement de l’individu pour lui-même, mais bien de sa famille – souvent élargie, voire de son village. Cela vous semble un peu cliché ? Allez donc expliquer à l’oncle qui a payé vos études, alors que vous avez une voiture de fonction, que vous n’avez pas le droit de vous en servir pour le mariage de sa fille, que l’usage de ce véhicule est réservé au cadre strictement professionnel et ne peut être détourné à des fins privées. Vous allez voir sa tête ! La pression sociale sur ceux qui ont réussi est telle qu’il est très difficile de résister à la tentation de se servir un peu plus qu’on le devrait pour en faire profiter les siens. Il faut se le dire : vous aurez beau être richissime et avoir une formidable situation, si ces avantages ne sont pas partagés avec les vôtres, socialement vous n’êtes personne. Voilà pourquoi je suis toujours un peu gênée d’entendre dire que les burundais sont “individualistes”.

Le problème à mon avis est plutôt la façon dont les gens ici appréhendent la chose publique : pour eux, elle n’existe que de façon très abstraite et ne leur apporte concrètement rien. Tous les burundais que je connais disent bien d’ailleurs : “charité bien ordonnée commence par soi-même” ! Ils ont bien du mal à comprendre pourquoi ils devraient faire primer sur leurs intérêts concrets et immédiats dont personne ne se préoccupe, un intérêt général qui semble finalement ne servir qu’à engraisser ceux qui en ont le moins besoin. Dans un pays où l’État est socialement relativement faible, le mot d’ordre est plutôt “aide-toi, le Ciel t’aidera”. Il ne s’agit pas de trouver des excuses, ça non, mais plutôt de comprendre comment ça marche. Car je crois fermement que les burundais ne sont pas “individualistes” par nature, et que le jour où la chose publique bénéficiera à tous, ils se révéleront tout à coup beaucoup mieux disposés à son égard.

L’autre critique que j’ai souvent entendu, et qui va dans le même sens, est que les burundais sont totalement attentistes. Si je dois admettre que le sens de l’initiative n’est pas tout à fait leur fort, il convient de se demander ce qui explique ce comportement relativement généralisé. De fait, le Burundi est un pays encore très rural (90% de la population), y compris en ville où beaucoup de citadins sont nés dans les collines. Or le propre de ces sociétés rurales assez conservatrices demeure la primauté du groupe sur l’individu, l’obéissance aveugle due au chef de famille ou de village, le respect pour les savoirs ancestraux, etc. Bref, rien qui ne pousse franchement à prendre des initiatives ! Contrairement à ce que l’on apprend aux petits français sur l’importance de se démarquer, de faire de son mieux, de chercher à aller toujours plus loin, les petits burundais sont invités dès le plus jeune âge à être discrets, à se fondre dans la masse et à ne surtout pas vouloir sortir la tête au-dessus de celle des autres au risque qu’on la leur coupe ! Ici, la rareté des opportunités fait que la réussite attire bien plus d’envie que d’admiration, et il ne fait pas bon être l’objet de jalousies dans un pays où l’on trouve facilement une grenade pour un dollar ou une fiole de poison pour moins que ça. Ne croyez pas que j’exagère.

Sortis de ce contexte qui ne les encourage nullement à faire des étincelles, les burundais – et je suis sûre que les expatriés qui me lisent partageront mon avis – ne sont pas plus attentistes que les autres, loin s’en faut ! J’ose même affirmer qu’en ce domaine, il existe déjà une différence très nette entre les jeunes de la campagne et ceux qui sont nés et ont grandi à Bujumbura. Finalement, je crois que l’avenir nous réserve des jours meilleurs, et que la nouvelle génération qui se forme actuellement, plus urbanisée, plus ouverte sur le monde, plus éduquée et plus dynamique, sera à même de porter un profond changement de mentalités salvateur pour le Burundi.

Source de l’image: shineorset.com

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