Par Judicael Ihorimbere

Photo: Rosalie Colfs

Depuis ma tendre enfance, j’ai toujours été impressionné par les salutations de mes grands parents,  mes oncles et tantes vivant à la campagne, quand nous nous retrouvions après une longue période sans nous voir. Ils me saluaient me disant: “Gira So, Gira izina, Gira umugisha, Gira iyo uva, Gira n’iyo uja”. Cela signifie “Que tu aies un Père, un nom, de la fortune (chance ou bonheur), une origine, un bel avenir”. A chaque fois que nous rencontrions une personne de la campagne nous avions toujours droit à cette salutation chaleureuse pleine de bénédictions.  Ces quelques mots répétés pendant un certain temps me rappelleront toujours des valeurs que j’ai gardées au fond de mon cœur et qui ont contribuées à ce que je suis maintenant. Malheureusement à Buja ce n’était pas pareil, je n’ai eu qu’une seule personne qui me saluait de cette manière. Cette dernière ajoutait en plus : “Gira ubwenge n’ubwitonzi kw’ishure no muhira”. Ce qui signifie “Que tu aies de l’intelligence et de la sagesse, à  l’école et à la maison”.

Année après année, loin de chez moi, ces mots me marquent toujours d’une certaine manière. J’en viens à me poser des questions sur mon origine et mon avenir. Je me rend compte que j’essaie de lutter pour m’accrocher tant bien que mal à ce que je suis. En effet, que faire quand on se rend compte que son rapport avec le monde physique ou humain est entrain de changer complètement ? Que faire quand on se rend compte que l’on réfléchit dans une logique autre que celle dans laquelle on a toujours réfléchi ? Que faire quand on se rend compte que les premiers mots qui viennent dans n’importe quelle situation sont dans une langue qui n’est pas sa langue maternelle ? Tout autant de questions que je me pose, qui sont certainement bizarres pour la majorité des personnes de mon âge.

Ceci n’est pas nouveau. Depuis bien longtemps, je me demandais pourquoi je réfléchissais différemment. Pourquoi me suis je toujours accroché tant à cette culture burundaise et à ses valeurs. Suis je anormal dans le sens que  la plupart du temps je n’écoute que de la musique burundaise? Pire encore, j’écoute des chants traditionnels imvyino le long de mes journées. Mes proches m’ont même demandé comment je pouvais passer des journées entières à écouter imvyino en boucle. Ne suis je pas branché comme tout autre jeune de Buja qui écoute du Hip Pop, du R&B et du Ragga? J’avoue que j’essaie de faire comme les autres mais “ingeso iraraba ntihwera” ou “chassez le naturel, il revient au galop”. J’ai essayé de “faire genre…” mais je me rends compte que je ne peux pas continuer à “vivre comme les autres” : il est temps que je vive comme mon cœur me le dit.

Dans ma démarche, j’en suis arrivé au fait de m’interroger sur la notion de “culture” en général. Cependant je me dis toujours que je suis trop jeune ou pas assez mûr pour mener une réflexion aussi compliquée. Ma jeune expérience de la vie et mes connaissances ne peuvent en effet pas me permettre de m’essayer à des réflexions aussi délicates. C’est pourquoi la première chose que j’ai faite a été d’ouvrir un dictionnaire pour essayer de comprendre un minimum cette notion. En effet, un marin sera plus apte à diriger son navire s’il connaît les eaux dans lesquelles il navigue. Selon, le Petit Larousse, “la culture est un ensemble des usages, des coutumes, des manifestations artistiques, religieuses, intellectuelles qui définissent et distinguent un groupe, une société”. Une autre définition du Petit Larousse de la culture désigne “un ensemble de convictions partagées, de manière de voir et de faire qui orientent plus ou moins le comportement d’un individu, d’un groupe”. Ces deux définitions ne m’ayant pas convaincu, je me suis tourné vers la toile et j’ai vu que l’UNESCO définissait la culture de la manière suivante: “La culture, dans son sens le plus large, est considérée comme l’ensemble des traits distinctifs, spirituels et matériels, intellectuels et affectifs, qui caractérisent une société ou un groupe social. Elle englobe, outre les arts et les lettres, les modes de vie, les droits fondamentaux de l’être humain, les systèmes de valeurs, les traditions et les croyances.”[1]. Je me suis donc basé sur ces définitions pour faire une humble interprétation de mes ressentis par rapport à la culture burundaise.

Ma réflexion aboutira à une autre question : quelle est mon identité culturelle? – (Ce qui est marrant c’est que les questions n’en finissent pas quand on commence à se poser ce genre de questions 🙂 ). – Avant, j’aimais bien me moquer des personnes que je considérais comme n’ayant plus de valeurs culturelles, mais j’ai arrêté depuis que je me suis rendu compte que j’arrive à lire plus rapidement un texte en Français et en Anglais qu’en Kirundi. J’ai toujours des souvenirs qui m’ont marqué d’une manière ou d’une autre. Une petite anecdote que je n’oublierai jamais, est cette jeune burundaise, que j’avais rencontrée en transit dans un aéroport. Après une discussion en Kirundi qui a duré environ trois heures, je voyais bien qu’elle avait du mal à s’exprimer en Kirundi. Je dirais même (reka nryoshe), que son Kirundi contenait plus de mots en Anglais qu’en Kirundi. Plus tard dans la conversation, j’ai su qu’elle venait de passer seulement une année à l’étranger. Je me suis dit au fond de moi, que c’est encore une qui veut se la jouer come-from ou arrivage de dernier cri. J’ai eu tord de la juger trop vite. Je peux me justifier en mettant cela sur le dos de la jeunesse : je venais juste d’avoir mes 20 ans (même si cela ne donnait pas  le droit de faire ce genre de jugement).

Ce jugement m’a mené droit dans le piège dans lequel la plupart des Barundi venant de la campagne tombent et, continuent de tomber. Celui de désigner les banyabujumbura comme des acculturés.  Mais bon, maintenant je sais que ce n’est pas le cas, car en ayant fréquenté des gens que les banyabujumbura surnomment abamanuka, je me suis rendu compte que l’acculturation touche aussi bien un groupe que l’autre. Cette anecdote m’a rappelé une vieille anecdote du temps des premiers come-from. C’était un garçon qui, après avoir passé quelques mois à l’étranger, est rentré au Burundi. A son arrivée, il s’est adressé à son père et sa mère en ces mots: “Yambu So, Yambu Nyoko !”. (Yambu = Bonjour, mot qui a une origine swahili). Je sais que ce n’est pas facile de comprendre la subtilité de l’erreur si on ne connaît pas le Kirundi. Voici quelques indications ; en Kirundi : mon Papa = Data ou Dawe, ton Papa = So, son Papa = Se, ma Maman = Mama ou Maweta Maman = Nyoko, sa Maman = Nyina.

J’en viens à des petites comparaisons faites entre différentes familles provenant d’un peu partout dans le monde. J’ai toujours été étonné par la facilité que leurs enfants ont pour s’exprimer dans leurs langues maternelles, alors que ce n’est pas le cas pour les enfants b’abarundi. Je me suis toujours demandé pourquoi les autres enfants avaient plus d’attaches à leurs cultures en général et à leurs langues maternelles en particulier alors que les enfants b’iwacu ont beaucoup plus de mal. Je me suis rendu compte que même les enfants qui sont arrivés du Burundi en parlant bien le Kirundi, quelques mois plus tard, ne savent plus s’exprimer correctement. Serions-nous complexés par notre Kirundi, ou bien, avons nous plus de facilité pour nous intégrer dans d’autres cultures ? Peut-être que je ne me pose pas les bonnes questions. Même les familles originaires des pays voisins du Burundi apprennent à leurs enfants leurs cultures et leurs langues maternelles.  Il est clair que c’est difficile pour un enfant qui est né à l’étranger de parler Kirundi, car finalement, sa culture ou sa langue maternelle, sont celles du pays où il a vu le jour.

Je suis toujours cependant convaincu que chaque chose a une cause. Je ne suis peut-être pas le mieux placé pour trouver les causes d’une acculturation généralisée,  car je n’en ai pas les compétences. Tout ce que je peux faire pour le moment c’est faire des constats et me poser des questions. Quand j’étais plus jeune, je me rappelle que dans certaines familles à Buja, les parents défendaient leurs enfants de parler Kirundi et leur imposaient de parler Français. Je peux comprendre la préoccupation de ces parents qui voulaient que leurs enfants sachent parler correctement Français. Je reste convaincu qu’ils leur ont permis de bien s’exprimer en Français, mais qu’en passant, inconsciemment, il leur ont volé tout le désir de parler Kirundi. Avec l’ouverture à l’EAC [2], je me demande, en rigolant, quelle langue ils imposent à leurs enfants : Français, Anglais ou encore Swahili ? Plus encore, je n’oublierai pas dans certaines écoles, comment, des fois, on obligeait les écoliers et les élèves à parler Français ou Anglais tout le temps, et que, celui qui se hasardait à parler Kirundi dans la cours de récréation avait une punition. Avec du recul, je pense personnellement, que cette manière de faire ne rend aucun service. Tout ce qu’on arrive à fabriquer avec ce genre de pratiques ce sont des personnes qui ne savent pas s’exprimer  correctement dans aucune des langues citées.

La langue n’est pas la seule touchée. Ce qui est des croyances traditionnelles a été exclu de la vie des Barundi bien longtemps avec l’arrivée d’autres religions. Les Barundi sont monothéistes au départ et croient en un Dieu unique Imana. La croyance en Imana telle que nos ancêtres l’ont connue a complètement disparu. L’appellation Imana a été gardée pour la faire correspondre au Dieu unique,  de la tradition judéo-chrétienne. Le reste a été tout simplement effacé et stigmatisé selon un processus qui nécessiterait une étude d’un expert dans le domaine. Tout ce qui y est relatif est aujourd’hui assimilé à de la non-croyance ou à de l’animisme, pire encore, se rapproche de pratiques non conseillées par les religions présentes au Burundi.  Ne parlons même pas de ce qu’on appelle des rites et rituels comme Kubandwa, le personnage de Kiranga : celui qui, de nos jours, se hasarderait à faire revivre ces cérémonies spirituelles traditionnelles serait sans doute appelé umushenzi (non croyant), ou umupagani (païen). Et pourtant je reste persuadé que cela est très différent de la non-croyance. Je n’oublierai pas cet article, How to raise sheep, Part 1 of 3 : The Opiate of the Masses qui me semble-t-il décrit très bien les pratiques religieuses actuelles des Barundi.

Pour ce qui est des valeurs, le même triste constat est toujours présent. L’histoire de notre pays depuis fort longtemps est marquée par une perte de valeurs profondes. Une illustration de ce qui peut caractériser cette perte de valeur, est juste une simple recherche sur un moteur de recherche sur Internet. Le résultat d’une telle recherche me laisse bien des fois un goût amer. Les faits divers qui se passent au Burundi nous démontrent clairement que les valeurs qui existaient autrefois ont été tellement bafouées que des choses qui, autrefois, semblaient hors normes,  sont devenues notre pain quotidien. Les seules valeurs auxquelles nous semblons nous accrocher encore aujourd’hui sont les fêtes liées aux différents événements de la vie. Mais, pour plusieurs raisons, nous semblons ne plus connaître le vrai sens de ces fêtes et certaines sont devenues hélas, que du folklore.

Pour finir en revenant aux questions que je me suis posées en commençant ma petite réflexion, je me dis que l’éducation en famille, à l’école, et en société en général, compte beaucoup pour déterminer l’attachement ou non à une culture. Peut-être que j’écoute imvyino parce que j’ai été conditionné ainsi étant tout petit. Je me rappelle que chaque fois que nous avions une fête familiale, elle était agrémentée par une ambiance où chants et danses traditionnels étaient au rendez-vous. Dans d’autres familles, les fêtes familiales finissaient dans des rythmes “modernes” (comme on aime bien le dire) imposés par un DJ improvisé. Les voyages à la campagne ont eux aussi renforcé mon attachement à la culture. L’encadrement dans des clubs de danse traditionnelle viendra soutenir encore plus mon attachement culturel. Cela me fait toujours rire quand mes amis ici ou ailleurs s’étonnent que je ne connais pas tel groupe de Rock ou de Métal ; ou encore que je ne connais pas tel chanteur de ragga dancehall, ou la dernière chanson d’un tel rappeur. D’autres encore qui me taquinent des fois en me demandant quel chanteur murundi est connu. Des fois, j’ai envie de répondre mais je préfère esquiver, sourire forcé sur les lèvres. D’autres fois j’essaie de parler des tambours du Burundi, des danses traditionnelles, des chants traditionnels mais je me rends compte que même les Barundi n’y attachent plus beaucoup d’importance tellement cela a été banalisé.

Malgré tout cela, je suis et resterai fier de ma culture. Je reste persuadé que je suis fort attaché à  mon identité culturelle. Je reste optimiste et je pense que je dirai un jour aux futures générations, comme on me l’a dit à moi aussi : Gira So, Gira Nyoko, Gira izina, Gira umugisha, Gira iyo uva n’iyo uja.


[1]    Déclaration de Mexico sur les politiques culturelles, Conférence mondiale sur les politiques culturelles, Mexico City, 26 Juillet-6 Août 1982

[2]    East African Community

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Judicaël vit et étudie en Belgique