Ce texte est repris du blog: Maxou au Burundi 

“Ibanga” (le secret – en kirundi) est un mot clé pour comprendre la culture de ce petit pays de montagnes enclavé au cœur de l’Afrique qu’est le Burundi. Quant à moi, avant d’attérir ici, j’avais imaginé une culture exhubérante et extravertie. Je me souvenais du son des tamtams décrits par tant d’écrivains, ces tamtams de l’Afrique qui permettaient de diffuser les nouvelles plus vite que le vent.

Tout est très différent ici, tout du moins dans le principe. Le secret a ici un sens bien particulier. Il ne s’agit pas seulement de l’information, mais surtout des émotions. D’aucuns disent que les Barundi sont hypocrites et ne disent jamais ce qu’ils pensent vraiment, qu’ils approuvent tout en face et critiquent tout par derrière. La réalité est bien plus complexe.

Un petit exemple ? C’est très simple. Voyez les surnoms d’un grand nombre de partis politiques au Burundi: CNDD-FDD Abagumya-banga, UPD Zigamibanga, etc. Tous ces noms célèbrent “ceux qui savent garder le secret”. Curieux pour des partis politiques dont l’objet est tout de même de conquérir le pouvoir pour gouverner et donc gérer la chose publique. Alors que je demandais plus d’explications sur ce qui me paraissait une aberration incompréhensible, on m’a expliqué qu’il s’agissait moins de la capacité à savoir garder des secrets – qui pourtant, il est vrai, est une qualité indispensable pour obtenir le pouvoir et surtout le conserver – que de la qualité de savoir contenir et contrôler ses émotions et ne pas se laisser aller à des coups d’éclats. Voilà un principe de la pratique politique qu’un certain président de la République française en 2011 ferait bien d’étudier de plus près, n’est-ce pas?!

De fait, la culture du secret, à l’inverse de ce qui s’observe aujourd’hui dans les sociétés occidentales, a une connotation très positive chez les Barundi. On raconte que le roi Mwezi Gisabo (fin XIXe siècle – début XXe siècle), alors qu’il était pourchassé par le colonisateur allemand, s’était réfugié sur une colline à quelques kilomètres de la capitale royale Muramvya. Les habitants de la colline cachèrent si habilement leur souverain que les Allemands y passèrent sans le trouver. En signe de reconnaissance pour avoir su “garder le secret” de sa présence parmi eux, Mwezi Gisabo accorda aux habitants l’honneur de pouvoir nommer leur colline “Banga”.

Aujourd’hui encore, un homme cherche à épouser une femme “discrète”, qui n’ira pas crier sur tous les toits les problèmes du ménage! Autre exemple : devant des invités, les enfants bien éduqués ne parlent de choses ménagères à leurs parents qu’à l’oreille. Une chose qui nous semblerait à nous d’une impolitesse inqualifiable!

À ce trait de caractère tout à fait typique des Barundi, on trouve bien certains avantages. Dans la rue, il est très facile de repérer quelqu’un qui a trop bu à plusieurs mètres de distance : c’est le seul qui crie en se tordant de rire et en faisant de grands gestes! Mais surtout, l’obsession de fuir les conflits limite considérablement les crises personnelles dans le travail, l’ambiance y est presque toujours assez bon enfant grâce à l’incroyable faculté (dont nous avions déjà parlé) des Barundi à rire de tout.

Cependant, la liste des inconvénients reste à mon avis plus longue que la précédente. De fait, dans les relations de travail comme dans la vie privée, il est très difficile d’obtenir des critiques franches, ce qui rend parfois la progression professionnelle et/ou personnelle assez difficile. On se sent souvent livré à soi-même! De plus, le sceau du secret qui s’appose peu ou prou sur toutes les conversations a tendance à créer d’insurmontables obstacles à la circulation de l’information. D’où de terribles pertes de temps à chercher une information, des doublons, des projets qui restent en suspens plusieurs semaines parce qu’on ignore que certaines décisions ont été prises, etc. Bref, une culture du secret qui ne facilite pas la communication et me semble être un frein culturel d’importance pour le développement du pays.

(Source de la photo: www.tunisiefocus.com)

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