Par RM et LK

Un ami m’a dit  qu’il faut manger la patate tant qu’elle est encore chaude. Personnellement, je la préfère tiède… Mais bon, ne jouons pas trop avec les mots; essayons d’aller droit à l’essentiel…

Ce même ami, après m’avoir lu m’a dit que s’il ne me connaissait pas, il allait croire que je raconte du pipo au gens, en disant qu’on pouvait penser la société burundaise sans tenir compte des ethnies.  N’exagérons en rien… Ce n’est pas parce qu’ “il n’y a pas” de discriminations entre blonds, bruns, roux, etc.  qu’on va se priver de souligner les différences qu’il y a entre eux. Je parle de discrimination négative… Dites-moi qu’on est d’accord?

Ici, on est à deux à vous partager comment nous vivons l’importance qu’accordent certains compatriotes à l’ethnie. Il y a LK (bientôt 23 ans) et moi, RM (24 ans).

Point de vue de RM: le mariage réconciliant

C’est normal que hutu soit appelé hutu, que twa soit appelé twa, et que tutsi soit appelé tutsi. Que métis soit appelé métis. Mais je refuse qu’on vienne me dire qu’il y a un parti politique plutôt pour les hutu, pour les tutsi, ou pour les twa.  Un peu comme je n’ai jamais entendu parler de parti politique des blonds!

Au moment où la plupart des jeunes de ma génération est entrain de terminer les études et s’apprêtent à rentrer pour participer au développement de mon cher pays, j’ai les larmes aux yeux quand j’entends parler qu’un tutsi, brillant qu’il soit n’a aucune chance de trouver du travail au Burundi. A ceux qui me racontent cela et hésitent de rentrer je leur dis que la vérité est tout autre sur le terrain, car je connais des tutsi qui ont un boulot et des hutus qui sont en quête d’emploi et vice versa. De toutes les façons, j’ai toujours entendu parler (et j’y crois) que la jeunesse est l’avenir du pays et il est donc de notre devoir d’apporter notre pierre à l’immense édifice qu’est le changement des mentalités sur ce sujet.

Pour ce qui me concerne, plutôt que de croire sans raison en ces rumeurs, je préfère rentrer et au besoin,  je suis prête à aller cirer les chaussures des passants pour gagner ma vie. Je refuse de mourir loin de mon pays que j’aime tant parce que je suis née tu***.  On ne vit qu’une fois jo ! Autant mieux vivre à fond sa vie comme on l’entend, dans le respect de l’autre bien entendu.

Dans un passé pas très lointain, tout était super clair dans ma tête : je croyais que multiplier les mariages entre hutu et tutsi était la meilleure façon de réconcilier les ethnies. Pas besoin de vous dire quel “moitié” je souhaitais avoir, même si en la matière la raison n’a pas toujours son dernier mot !

Il m’a fallu du temps pour réaliser que mon mariage n’impactera la vie de personne. En effet, il ne sera pas médiatisé comme celui de Kate et de William… Aaah le fameux mariage. J’avais mis une robe de soirée, bien installée devant ma télé, comme si j’étais invitée. Vous voyez un peu? Les cheveux bien arrangés, un verre de vin à la main; et au moment du bisou, chers amis, j’étais heureuse pour eux… Comme si c’était leur premier vrai bisou… Bon, passons !

Donc moi, je voulais que tous les parents burundais acceptent que mariage hutu/tutsi c’est possible et c’est NORMAL! Et je souhaitais qu’avec mon conjoint nous devenions prospères parce que vous savez vous-même comment certains parents fonctionnent. Je voyais déjà des parents encourager leurs enfants à élargir leur ‘zone de recherche’ jusqu’à l’autre ethnie parce que “les tels forment vraiment un beau couple… Tu sais ma fille/mon fils, les gens de l’autre ethnie sont des gens bien aussi. Ils peuvent construire quelque chose de solide. Ivy’amoko vyararenganye mwana! Maintenant c’est la personne en soi qui compte.”

J’ai des amis hutu et tutsi  moi. Je me cherche des twa d’ailleurs pour tout vous dire… Je les aime tous, chacun selon ce qu’on partage et selon sa personnalité. Absolument pas selon la largeur de vous-savez-quoi. Je m’excuse de vous parler de tout ça, mais c’est important pour moi. Ça devrait être clair comme la lumière pour tout le monde. Mais bon, je ne vais pas juger. Chacun son histoire.

Quand je parlais de mon projet de mariage avec des amis, un d’eux  m’a vraiment mené la soirée dure. Mais qu’il se rassure, j’ai bien compris son message. Au fait, j’étais en train de discriminer les tutsis.

En premier j’ai sorti un argument comme quoi je suis attirée par le h***  parce que ils sont dynamiques et entreprenants. Et on m’a fait comprendre que le dynamisme et l’entreprenariat n’appartenaient pas à une seule ethnie. Ensuite, j’ai avancé que c’est parce que j’aimerai les connaître vraiment (tous ces arguments cachaient le fait que je voulais juste ramener la paix entre les ethnies). En disant cela, j’eu la meilleure réplique de tous les temps… “Donc pour toi, l’amour c’est un voyage dans une terre inconnue?” -Permettez-moi de rire un peu-.  J’étais désarmée, mais je ne pouvais pas dévoiler mon objectif. Je redoutais ce que ces vaillants cerveaux allaient me sortir encore une fois.

Maintenant, il ne me reste plus que la prière. Parce que j’ai compris que ce n’est pas en me mariant avec un hutu que je réconcilierai t** et h**. Mais si on me disait que je pourrai donner naissance à un twa (tout en ayant un mari h**), peut être que je retenterai le coup. Tout cela en tout respect des mœurs et coutumes ohhh! N’allez pas imaginer ce qui m’est inconcevable!

Point de vue de LK: le non-dit destructeur

Tout commence l’automne 2010. “Hutu & Tutsi ça existe, et tu ne pourras pas y échapper même si tu sembles faire exprès de l’ignorer en te construisant  ton monde idéal” me fait-on comprendre. “OK”, répondis-je. Un questionnement se poursuivra jalonné par une multitude d’interrogations sans réponses. Une première conclusion fit surface: “Il te faut déjà bien  comprendre ce qui s’est passé”. Question qui s’est très vite transformée par ailleurs en “tu devrais essayer de comprendre ce qu’on dit/écrit sur ce qui s’est passé”.  Après la lecture d’un premier livre sur l’histoire du Burundi, je reste convaincu à ce jour que la vérité ne viendra que de la bouche de nos parents… encore faudra-t-il les aborder.

Comme pour l’affaire Nyakabeto, nos parents sont les seuls à pouvoir nous confirmer que ‘notre’ maison de Mutanga Nord est bien la nôtre. Pour avoir la chance d’entendre certaines vérités il faudrait que nous soyons capables de leur dire: “nous savons finalement peu de cette (…) histoire du Burundi. Mais vous, je sais que vous êtes mon père, ma mère. Alors, UNE question: cette maison que nous habitons, ces biens que je vois, les avons-nous eu légalement, honnêtement? N’y a-t-il pas des cris d’un opprimé, d’une famille en exil, enfermés quelque part derrière ces murs ? Je ne veux pas de longues philosophies. Je veux juste un Oui, ou un NON.” – RR. Chose pas du tout facile pour certains, j’ose le penser.

Pour revenir à mon cas, je fais face aux réflexions du genre : “Tu devrais déjà commencer à penser/réfléchir/agir/réagir/argumenter comme les gens qui te ressemblent, des gens de chez toi”… “Mais comment est-ce que tu fais pour vivre comme si tu n’étais pas ***, comment tu t’y es pris?” me demande la petite fille au fond de la salle. Question toujours en suspens. D’ailleurs si quelqu’un est capable de me faire un rapide topo sur comment un Hutu/Tutsi/Twa est supposé penser/réfléchir/agir/réagir/argumenter, je suis preneur!

Se présente alors très vite la question du mariage. De quelle ethnie devra-t-elle du coup être après ce qui s’est passé? La question est en soi idiote dans le sens où elle vient mettre un critère bizarre dans un contexte d’une potentielle future relation supposée amoureuse… Après c’est mon point de vue… Mais il convient quand même de se la poser au moins une fois dans sa vie. Peut-être aboutiras-tu à la même conclusion que moi? Twarahenzwe rasta!

Ma démarche a été très simple. Geek que je suis, j’ai utilisé les moyens du bord… J’ai créé un fichier Excel et commencé à y renseigner les prénoms de toutes les filles que je connaissais du haut de mes 20 ans (à l’époque), triées par nom de l’ethnie. Quand j’y repense… Force a été de constater que je connaissais plus de tu** que de hu**. Donc à l’époque si le lendemain on m’avait obligé de faire mon choix, j’aurai choisie malgré moi une hu** alors que je n’en ‘connaissais’ pas beaucoup. OK. Et A., et E. et H. et J. et O. Non. Elles sont ‘mal’ nées. OK. Ce premier tri était juste idiot à mon sens. Waze nibo twakuranye! Je t’inviterai à faire pareil. En tout cas, c’était instructif comme exercice. Je vous épargne la procédure intermédiaire; la délicatesse avec laquelle il fallait se renseigner pour savoir l’appartenance ethnique des observations de mon fichier Excel.

Mon histoire personnelle ne m’a pas trop aidé. J’ai évolué dans un  cadre de vie constitué par plus de t* que de h*… Entre mon quartier de résidence, le lycée, l’université, les activités extra-scolaires (associations, chorale, mouvements d’Eglise pour les jeunes, …). Il fallait absolument (selon certaines personnes) m’éloigner de ceux qui me sont proches pour aller chercher ceux qui me ressemblent.

Commence alors  la ‘chasse’ des potentielles Hutu. Au fait, une Hutu se drague de la même façon qu’une Tutsi, qu’une Chinoise, qu’une Latino, qu’une blanche,… Contredis-moi si tu peux. Ce sont toutes des filles, des potentielles. Le moche critère de départ ne consiste qu’à se coincer tout seul dans la tête comme un grand. Je finirai, en fait, ma vie avec une française blanche. Now how does that sound dude ?!

“Mais pourquoi?” redemande la petite fille au fond de la salle. Bah, pour les papiers, les enfants métis et pour ne créer aucune frustration dans la famille! So what? #Joke.

Récemment … Burundi, heure locale: 13h30, température ambiante: 28°C, atterrissage du vol ET704 à l’aéroport international de Bujumbura. La joie est au rendez-vous parce que je revois  les miens, 20 mois après. Deux heures après, première Amstel (obligée) no kubaza mutama, “none harya wewe muri 72 wari hehe ?” Il avait 22 ans à l’époque et il est normalement … Bon bref…

… S’en est suivi en détails son parcours, presque larmes aux yeux. WTF?! Confirmation des propos d’un de mes amis U qui m’avait dit auparavant: “Ntavyo azokubwira! Uzoraba!”. J’ai compris. Je pense que le patriarche n’a pas réalisé la facilité avec laquelle j’arrivais à le lui demander, comment ce n’est plus (ou plutôt ça n’a jamais été) du tout tabou à mes yeux de parler de ce genre de choses ouvertement. En passant, déception et surprise de constater qu’aborder les questions ethniques à ce moment-là, à mon initiative, fut considéré comme un signe de maturité. Twakuze faux !!! J’aurai quand même aimé avoir le point de vue d’un de mes potes I sur la façon dont les questions ethniques étaient abordées chez lui.

Personnellement, je pense qu’il aurait été difficile à mes parents de me persuader que l’autre était ennemi, compte tenu de la façon dont j’ai grandi, kuko aribo twakuranye. Et d’ailleurs, ce serait marrant de voir un de mes potes I, parmi ceux de mon enfance avoir un point de vue contraire/différent du mien. Nibaza ko nomufata nk’uwutarakura neza dans la tête. Désolé d’être dur; mais à un moment, faut arrêter les amis!

Une semaine plus tard à la daronne: “Mama amashure agira ahere. Faudra penser kundonderera umututsikazi”. Juste pour la titiller. Et de répondre: “hum”. Tu sais le genre de “hum” qui veut dire “uragira turabe!” lancé comme un défi. Soixante-douze heures après, j’étais étonnement surpris de l’entendre ressortir la ‘blague’ à une de ses amies I rencontrée complètement par hasard: “Erega uyo muhungu wanje ubona, amashure agira ayamare. Yaransaranye ejo bundi ngo ni kumuronderera umututsikazi maaama”. Et moi d’acquiescer. Elles ont ri, elles ont compris… je pense, ou du moins je l’espère. J’étais juste “woow”.

Nos parents ont grandi et vécu à une époque assez différente de la nôtre. Je ne me permettrai jamais de les blâmer d’avoir telles ou telles autres réactions. Ils ont vu les leurs mourir assassinés par l’autre pour leur ethnie, peut être comme toi aussi qui me lit en ce moment. L’idée que sa fille/son fils finisse avec un de ces gens-là? JAMAIS!

Mais moi, j’ai eu la chance de ne pas avoir connu une personne de la famille proche assassinée durant les différents événements. Je pense ne pas être le seul. Des potes I comme U doivent surement être dans le même cas que moi. Si tu penses, comme certains, que je suis spécial (par le seul fait que j’arrive à prendre de la distance par rapport à la question ethnique), je te réponds, bullshit!

Ma déception va plutôt vers les jeunes de ma génération, en les voyant toujours esclaves de certaines idéologies. “On ne donne que ce que l’on a reçu” – YC, certains argumenteront. Si tel est vraiment le cas, donc c’est une fatalité? Les amis turiko tuja hehe?! Commençons à penser par nous-mêmes les cocos!!! On est nombreux à avoir atteint l’âge de pouvoir réfléchir par nous-même, je vous le jure ! Start now to «Be the change you want to see in the world» – MG.

Voili voilu, on ne va pas vous ennuyer longtemps. On se dit, à bientôt (peut-être) dans la vie quotidienne? Tout en espérant qu’on se parlera tout en ayant remis les histoires ethniques à leur place.

Meilleurs pensées.

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